A Genève, une magnifique Leonora Armellini pour ouvrir le Festival Chopin
Depuis 1997, un Festival Chopin a lieu chaque automne à Genève grâce à la ténacité enthousiaste de sa présidente, Aldona Budrewicz-Jacobson. Pour le premier concert du 2 octobre en la Salle Franz Liszt du Conservatoire, est affichée Leonora Armellini, native de Padoue qui y a obtenu un diplôme summa cum laude à l’âge de douze ans sous l’égide de Laura Palmieri, avant de poursuivre ses études à l’Accademia Nazionale di Santa Cecilia de Rome dans la classe de Sergio Perticaroli, puis de se perfectionner auprès de Lilya Zilberstein à Hambourg et de Boris Petrushansky à Imola. AU XVIe Concours Chopin de Varsovie en 2010, elle a obtenu le troisième prix et dès l’automne 2011, elle a pris part au Festival Chopin de Genève où elle reparaît pour la quatrième fois.
La première partie de son programme du 2 octobre prend la forme du récital et débute par les Trois Nocturnes op.15. Dans le Premier en fa majeur, elle développe avec simplicité la cantilène sur une basse ouatée qui arrondira ensuite le son dans le Con fuoco médian, tandis que dans le Deuxième en fa dièse majeur, un léger balancement de la main gauche sous-tend la ligne de chant en laquelle s’insèrent naturellement les passaggi dessinés avec une extrême délicatesse de touche. Le Troisième en sol mineur use savamment du rubato dans un tempo alla mazurka qui s’amplifie en un accelerando avant de s’effacer devant le religioso d’un vieux noël polonais en demi-teintes suspendues jusqu’au pianissimo conclusif.
De tout autre caractère s’avère le Rondò en mi bémol majeur op.16 où la pianiste fait montre d’une maestria technique hors du commun. L’Introduction en ut mineur s’ouvre en éventail à coup de traits fougueux faisant sourdre un cantabile anxieux que contredit aussitôt le thème du rondò à la noblesse racée qu’ornemente une abondance de fioriture limpides comme l’eau de roche faisant scintiller le discours mélodique afin de parvenir à une coda en apothéose. Stupéfiant !
Les Quatre Mazurkas op.17 semblent tirer le rideau par leur sobriété intimiste qui ne prétérite en rien les inflexions héroïques de la Première allégées par une propension à la danse ou la nostalgie rêveuse de la Deuxième cultivant les incertitudes harmoniques ou la lancinante mélancolie de la Troisième ou la délicatesse triste de la Quatrième nimbée de traits arachnéens.
En seconde partie, Leonora Armellini est rejointe par le Quintette Ephémère qui a pour premier violon Olivia Vilmart-Jacobson, la fille de la présidente du festival. En version de chambre, dans des partitions (semble-t-il) écrites par Chopin lui-même, est proposée d’abord la Grande Fantaisie sur des airs nationaux polonais op.13. Les cinq cordes développent l’Introduction permettant au piano d’égrener un chant pastoral généreusement agrémenté d’abbellimenti diaphanes, alors que l’andantino basé sur la mélodie Jasio s’en va de Torun corse l’ornementation en un crescendo expressif pour parvenir à la dumka attribuée à Karol Kurpinski teintée de mélancolie. Et la Kujawiak conclusive tient de la stretta brillante à la virtuosité ébouriffante.
Le programme s’achève par Krakowiak, grand rondeau de concert en fa majeur op.14, négocié par un piano en mal de rêverie distillant un aigu clair, interrompu par de virulentes doubles croches en cascades. Le thème du Krakowiak impose un cantabile dansant que les cordes développent largement, tandis que le clavier livre une ornementation dense comme le lierre avant de reprendre la primauté avec un motif racé au brio indomptable. La densité du tissu mélodique dominé par un legato magistral amène à une conclusion en apothéose qui provoque les hourras de l’auditoire.
Pour le remercier d’un tel enthousiasme, Leonora Armellini et le Quintette Ephémère donnent une lecture toute en finesse du Larghetto du Deuxième Concerto en fa mineur op.21. En résumé, une mémorable ouverture de festival !
Par Paul-André Demierre
Genève, Conservatoire, Salle Franz Liszt, 2 octobre 2025
Crédits photographiques : Lodovica Barbieri