Deux grandioses oratorios et la tétralogie sacrée de Peter Benoit, dans l’enthousiasme de concerts anversois

Heaven and Hell. Peter Benoit (1834-1901) : De Oorlog, oratorio. Lucifer, oratorio. Kerstmis. Messe solennelle. Te Deum. Requiem. Katrien Baerts, Renate Arends soprano. Cécile van de Sant, Maria Fiselier, alto. Frank van Aken, Marcel Reijans, Álvaro Zambrano, Yves Saelens, ténor. Lars Terray, Bastiaan Everink, André Morsch, baryton. Charles Dekeyser, Ivan Thirion, baryton-basse. Werner Van Mechelen, basse. Orchestre symphonique d’Anvers, direction Jac van Steen, Bart Van Reyn, Jan Willem de Vriend, Martyn Brabbins, Edo de Waart. Groot Omroepkoor. Laurens Collegium. Octopus Kamerkoor & Symfonisch Koor. Meisjeskoor Waelrant. Waelrant Kinderkoor. Chœur de chambre de Namur. Kinderkoor van Opera Ballet Vlaanderen. Juin 2015 – novembre 2022. Livret en anglais, français, flamand ; paroles accessibles sur internet par QR code. Coffret cinq CDs 60’17’’, 34’27’’, 80’06’’, 60’22’’, 61’49’’. Fuga Libera FUG 825
Dans ce boîtier cartonné, Fuga Libera compile de précédentes parutions sous son label, échos de live donnés à Anvers entre 2016 et 2022. Tour-à-tour ferventes ou profanes, les six œuvres pour chœur et orchestre ici réunies sont pétries dans un langage aussi efficace qu’accessible, dans des dimensions très variables, de huit minutes à plus d’une heure et demie. Elles s’étagent sur une quinzaine d’années (1858-1873). Très détaillé, le livret omet toutefois une notice biographique sur Peter Benoit, importante figure de la vie et l’institution musicales belges au XIXe siècle, contemporain de Johannes Brahms.
L’influence des traditions folkloriques et une évidente inspiration patriotique furent tôt repérées chez cet homme qui devint un étendard du nationalisme, militant pour l'autonomie culturelle d’obédience flamande. Une idéologie qui l’engagea viscéralement et imprégna tant ses positions politiques que son œuvre, jusqu’au prosélytisme. Rappelons qu’après la Constitution de février 1831, le français fut désigné officiellement, contre les usages vernaculaires. « Un peuple qui ne parle pas sa propre langue ne sera jamais en état de créer des types mélodiques originaux » répliquera Benoit.
Réciproquement, il affirma la nécessité de compositeurs et d’interprètes ancrés dans la cité, véhiculant une cohésion identitaire auprès d’un large public. Retrouver un terreau historique, célébrer les racines, une fierté émancipatrice, néanmoins progressiste : une dilection sociétale volontiers propagandiste, du moins foncièrement idéaliste comme l’attestent les deux oratorios, moralisateurs et édifiants, inclus dans ce coffret. Une ambition dont la vocation communautaire fut critiquée, quand le message pour les masses et la fonction grégaire dominent le génie musical propre. Benoit n’était pas Wagner.
Élève au Conservatoire de Bruxelles où il suivit les cours de contrepoint, de fugue et d’écriture auprès de l’emblématique François-Joseph Fétis, il en sortit diplômé à vingt ans. C’est dans ce cadre et lors de ses séjours en Allemagne qu’il développa un tropisme flamingant. Récipiendaire du Prix de Rome en 1857, il voyagea à Cologne, Bonn, Leipzig, Dresde, Berlin et Munich, puis s’établit en France pour quatre ans jusqu’en 1863, s’illustrant au Théâtre des Bouffes-Parisiens, sous la coupe de Jacques Offenbach. En 1867, la ville d’Anvers le nomme à la tête de la Vlaamsche Muziekschool, qui en trente ans deviendra Koninklijk Vlaamsch Muziekconservatorium, en y prônant l'enseignement dans la langue néerlandaise.
Issu d’une collaboration avec Emanuel Hiel (1834-1899), Lucifer apparut comme le premier grand oratorio de Benoit, et s’afficha comme une victoire sur l’hégémonie francophone. Doit-on voir une allusion à ce conflit dans ce portrait de l’Ange déchu qui convoque les éléments de la nature pour se rebeller contre Dieu ? Par sa mythologie peuplée de personnages allégoriques et fantastiques, mais aussi par son style, l’œuvre se situe dans le courant romantique, dix ans après la Faust-Symphonie que Franz Liszt tira du drame de Goethe. Gage de son succès, elle fut bientôt applaudie dans les grandes capitales européennes comme Amsterdam, Paris, Londres et Vienne.
Sur une prose de Jan Van Beers (1821-1888), sur le thème de la guerre, De Oorlog n’illustre aucun événement particulier mais déploie une vaste fable lyrique illustrant les luttes fratricides, dans une veine universaliste. Évocation du paradis, sédition, bataille : le schéma en est aussi simple que son vecteur pacifiste. Benoit n’a pas lésiné sur les moyens, mobilisant sept solistes vocaux pour tenir les rôles allégoriques, s’inscrivant dans plusieurs configurations chorales et un grand orchestre. Quelque huit-cents exécutants participèrent à une représentation d’août 1873 ! La fresque joue des effets de spatialisation pour impressionner le spectateur. Par exemple dans l’appel aux armes, requérant neuf trompettes et percussion. Berlioz n’aurait pas renié cet apparat, au sein d’une partition au demeurant méticuleusement annotée, preuve de l’attachement et du soin que lui porta son auteur.
Le compositeur d’une marche triomphale baptisée De Genius des Vaderlands et de diverses fanfares populaires ne fut pourtant pas un laïcard, si l’on considère ses témoignages de souche religieuse, écrits tant pour l’église que pour la salle de concert. Une de ses premières contributions se consacra au meurtre d’Abel, une autre dépeint Moïse au Sinaï. Son catalogue compte un Ave Maria, un Notre Père. « La liturgie catholique a toujours tenu une place prépondérante dans son parcours » rappelle la notice de Tom Janssens. De cet engouement naîtra une tétralogie, sorte d’épopée musicale chrétienne en quatre tableaux logiquement articulés, dans des formes typiques de la tradition sacrée. De la naissance à la mort : une succincte et tendre cantate pour la Nativité (Kerstmis), une Messe solennelle et sa dialectique sacrificielle, la louange d’un Te Deum et sa glorification du divin. Et enfin, dernier volet de ce quadriptyque : l’ombre du calvaire qui surgit dans un émouvant Requiem, plutôt dépouillé sauf bien sûr le Dies Irae, et conclu presque a cappella par la prière et une harpe séraphique.
« Paradis et enfer » : s’il fallait choisir une bannière à ce coffret, un tel titre rend justice aux thématiques explorées par ces opus. On ne prendra pas la peine de vanter les vertus des interprétations, toutes de haute volée, certainement stimulées par ces performances en public, et qui répondent avec flamme aux enjeux narratifs et dramatiques. Hormis un ténor un peu poussif dans la brève Kerstmis, le plateau de solistes doit être salué pour son expressivité qui balaie toute réticence, avec mention spéciale pour Marcel Reijans et André Morsch, d’une ardeur époustouflante dans Lucifer.
Les forces anversoises et namuroises s’impliquent corps et âme dans le projet. Sous la baguette des quatre maestros belges ou néerlandais, dont l’émérite vétéran Edo de Waart, bien connus et appréciés de nos colonnes et probablement de nos lecteurs, la vitalité scénique des deux oratorios brûle les planches, les pages sacrées s’animent avec la même intensité. Sous la conduite du chef anglais Martyn Brabbins, la Hoogmis surclasse l’enregistrement d’Alexander Rahbari (Koch, mai 1993), réédité en 2017 dans un double-album sous étiquette Et’Cetera en couplage avec le Requiem par Herman Roelstraete (BRT, novembre 1975, un vinyle devenu introuvable).
Hormis ces deux références, la discographie consacrée à Benoit, guère abondante au regard de son importance historique, investigua essentiellement ses apports chambriste et concertant. C’est une toute autre magnitude que documentent et complètent ces concerts anversois, servis par des captations qui en optimisent le rayonnement. Les six œuvres y trouvent un accomplissement majeur. Dans un pays tiraillé, déjà et de longue date, par les tensions culturelles : voici un cardinal tribut à la défense de ce chef de file de la flamandité, qui l’assuma sans relâche.
Christophe Steyne
Son : 9 – Livret : 9,5 – Répertoire : 7-9 – Interprétation : 10