Boieldieu et les oubliés de 25 ?
Les années anniversaire ont du bon… et du moins bon lorsqu’elles sont trop riches en évènements. Loin de moi l’idée de déplorer tout ce qu’aura connu Ravel en cet an de grâce. Ni ce qui a concerné quelques autres musiciens liés moins universels, de Johann Strauss à Boulez ou Berio en passant par Chostakovitch ou Čiurlionis. Bizet a été honorablement servi. Mais les quelques miettes consacrées à Satie auraient pu être plus généreuses. Celui dont l’anticonformisme avait séduit les post-soixante-huitards au point d’en faire la star des années 1970 semble avoir perdu de son aura. Pas assez brillant, trop subtil pour une société qui confond humour et ironie.
Je continue, rangés au fond d’un tiroir nous trouvons Scarlatti (Alessandro, pas celui des sonates), Palestrina (le prince de la musique), Claude Le Jeune (date de naissance incertaine) et Salieri (le méchant dans Amadeus). Dans un autre tiroir (pas le même, ce ne serait pas correct), Louis Farrenc et Marie Jaël. Éloquent inventaire !
Il en manque un ; Boieldieu, sans tréma SVP, sa signature en apporte la preuve ; né un siècle avant Ravel. Son premier succès, il a vingt-cinq ans, Le Calife de Bagdad. Immédiatement adopté dans le monde entier. Sa voie est tracée, l’opéra-comique dont il a compris les rouages pour séduire un public en quête de plaisirs simples. Dans une biographie qu’il lui consacra il y a plus d’un siècle, Victor Debay disait de lui : « Il semble avant tout être le musicien des humbles et des petits ». Boieldieu ne creuse pas en profondeur comme son contemporain Méhul. Il laisse les phrases s’écouler spontanément avec un sens inné de la mélodie. Presque une quarantaine d’opéras-comiques, certes l’histoire a fait le ménage, mais La Dame blanche, dont on fête cette année le bicentenaire de la création, reste au box office de la salle Favart avec plus de 1700 représentations. Salle Favart, sise alors place des Italiens à Paris, que Napoléon III fit rebaptiser place Boieldieu en 1852.
Oui, nous sommes bien en présence d’une personnalité marquante, même si les grands qui ont gouverné la musique à la fin du siècle dernier ont cherché à le discréditer comme tous les musiciens qui n’avaient pour but que le plaisir de l’auditeur. Pas besoin de se prendre la tête entre les mains pour chercher un message subliminal. Le langage de Boieldieu est simple, direct, bien tourné. Certes, une simple poignée de ses 38 opéras-comiques a survécu, sa musique est pourtant citée dans plusieurs ouvrages d’Offenbach, notamment La Grande Duchesse de Gerolstein, et, dans un autre registre, dans Le Crabe aux pinces d’or où Tintin et le Capitaine Haddock entonnent, un peu enivrés, l’air de Jenny de La Dame blanche, « Prenez garde ».Au concert, Boieldieu est forcément rare. On ne lui connaît aucune symphonie et seulement deux concertos. On joue peu ses ouvertures. Le Calife de Bagdad est-il compatible avec vigipirate ? Heureusement, il y a le concerto pour harpe, véritable trésor d’élégance et de spontanéité. Sans adhérer totalement au surnom de « French Mozart » que lui donnent certaines encyclopédies britanniques, force est de reconnaître que nous pourrions faire un effort de curiosité. Les Voitures versées,Jean de Paris, Ma Tante Aurore. « La vivacité et la grâce de l’esprit français » selon Wagner.
Alain Pâris
Crédits photographiques : Léon Riesener : Portrait de François-Adrien Boieldieu (Rouen, Musée des Beaux-Arts