Seong-Jin Cho et Kazuki Yamada à Monte-Carlo

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Les concerts du Philharmonique de Monte-Carlo se succèdent sans répit, chacun avec sa couleur propre. Pour son dernier concert de l’année, Kazuki Yamada proposait un retour aux grandes pages du répertoire russe, avec trois chefs-d’œuvre de Prokofiev, Rachmaninov et Chostakovitch. Le programme, remanié à la dernière minute, abandonnait Le Chant des forêts — trop exigeant en renforts vocaux — au profit de la Symphonie n°9 de Chostakovitch. Un changement qui n’a en rien altéré l’élan de la soirée.

Le concert s’ouvre sur la Symphonie classique de Prokofiev, hommage malicieusement détourné à l’esprit de Haydn. Sous la direction vive et lumineuse de Yamada, l’O.P.M.C. en offre une lecture étincelante : vivacité ciselée, humour parfaitement assumé, et cette élégance naturelle qui fait respirer chaque motif. Le chef japonais en souligne la grâce juvénile, la précision rythmique et la verve pétillante, donnant à l’ensemble une fraîcheur irrésistible.

Le public monégasque retrouvait avec bonheur Seong-Jin Cho, star coréenne du piano et fidèle invité du Philharmonique. La Rhapsodie sur un thème de Paganini de Rachmaninov est d’abord un écrin de virtuosité, un théâtre d’illusions et de prouesses. Cho y déploie un art souverain : une virtuosité ferme et fluide, un sens aigu de la nuance, et un toucher d’une délicatesse argentée. Son jeu, à la fois majestueux et habité, conjugue intensité et raffinement dans un équilibre rare. Les variations s’enchaînent comme autant de tableaux mouvants — tour à tour espiègles, mystérieux, incandescents — jusqu’à une variation finale menée avec un souffle irrésistible, véritable tourbillon de couleurs et d’émotions.

La salle, conquise, se lève pour une ovation pleine et chaleureuse. En bis, Cho offre deux pages de Chopin, interprétées avec cette grâce aérienne, presque suspendue, qui fait tout le charme de son art.

Avec la Symphonie n° 9 de Chostakovitch, écrite en quelques jours durant l’été 1945, la soirée bascule dans un univers tout autre. Œuvre la plus courte — et la plus déroutante — des quinze symphonies, elle surprit dès sa création par son ton léger, volontiers narquois, loin des grandes fresques héroïques attendues pour célébrer la fin de la guerre. Ici, pas de grandiloquence : une ironie cinglante, un humour presque insolent, et cette manière inimitable de Chostakovitch de sourire en coin tout en grattant là où ça dérange.

Quelle magnifique petite symphonie, en vérité : stimulante, impertinente, acerbe, jamais prévisible. Tout y est exagéré, grinçant, volontairement décalé. Yamada en saisit parfaitement la malice, soulignant la légèreté bucolique de l’Allegro, la virtuosité folle du Presto, et la délicatesse du Moderato où les solos de flûte, de clarinette, de violoncelle et de contrebasse tissent des climats d’attente et d’inquiétude d’une subtilité admirable.

Moment d’émotion particulière : le basson, dans le quatrième mouvement, qui passe de la plainte grave à une mélodie joyeuse et impertinente avec une maîtrise émouvante. L’orchestre, souple, raffiné, d’une cohésion remarquable, répond au chef avec une clarté et un esprit saisissants.

Une pluie d’applaudissements salue cette relecture vive et intelligente. En bis, Yamada offre l'Ouverture de fête de Chostakovitch. Une page brillante, débordante d’énergie, où cuivres et bois rivalisent de panache. Les trompettes et les euphoniums s’y voient confier un rôle vertigineux, doublant les lignes des bois dans une écriture exigeante, mais toujours portée par ce sens de la jubilation qui innerve toute l’œuvre. Yamada et l’O.P.M.C. en donnent une version exaltante, précise, grandiose, véritable célébration sonore pour clore le concert.

Une soirée d’une belle intensité, où l’humour, la virtuosité et l’inspiration russe se sont donné la main sous la baguette ardente de Kazuki Yamada.

Monte-Carlo – Auditorium Rainier III –  7 décembre

Carlo Schreiber

Crédits photographiques : Christoph Köstlin / DGG

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