Pour le temps de Noël, PWV 2025
La récente tentative d’un syndicat d’enseignants visant à rebaptiser les vacances scolaires liées aux fêtes chrétiennes a soulevé quelques débats avant d’être enterrée par le ministère de l’Éducation nationale. Mais pour combien de temps ? Le thème est récurrent et refait surface chaque année à l’approche de Noël, comme la présence des crèches dans les lieux publics. Je me suis livré à une petite enquête pour savoir ce qu’en pensent les compositeurs auxquels nous devons des chefs-d’œuvre liés à Noël, Pâques ou autres fêtes chrétiennes.
Honneur au grand aîné, JSB, le cantor de Leipzig qui verrait d’un mauvais œil son Oratorio de Noël rebaptisé Oratorio de fin d’année. Risque de confusion m’a-t-il confié dans un récent e-mail, car outre la cantate BWV 152 pour le premier dimanche après Noël (« Tritt auf die Glaubensgahn »), il a écrit une cantate pour la Saint-Sylvestre (BWV ???, perdue, comme beaucoup d’autres, mais on ne le lui a pas dit ; donc inutile d’insister) et une cantate profane pour la dernière nuit de l’année dont on ne possède qu’une trace, l’esquisse d’une mélodie reprise par Mozart dans l’air du champagne de Don Giovanni.
Autre problème, les cantates de l’Avent. Telemann, tout content d’avoir récupéré une cantate attribuée à JSB (BWV 141, devenue TWV 1 :183) voit d’un très mauvais œil ces turbulences de fin d’année, car cette cantate de l’Avent deviendrait cantate de fin d’automne, avec un risque de confusion avec les feuilles d’automne chères à Johann Strauss et à certain chocolatier alsacien. Dangereux pour une œuvre à la paternité baladeuse.
Marc-Antoine Charpentier, lui aussi, est opposé à tout renommage (le mot est moche, mais il existe). Pas question que son Oratorio de Noël devienne un Oratorio d’hiver. Pourquoi pas un oratorio pour chaque saison, a-t-il répondu sur son compte tak-tik ? Lorsque j’ai pu le joindre, il ne savait pas qu’un prêtre italien à la crinière rousse le prendrait au mot avec des concertos visiblement destinés aux bulletins météos des journaux télévisés mais détournés en attentes téléphoniques.
Je viens d’apprendre qu’Alessandro Scarlatti, Daquin, Saint-Saëns, Honegger, Frank Martin et quelques autres ont rejoint le mouvement. Adolphe Adam, également, qui a fait un horrible cauchemar en imaginant son Minuit, chrétiens adapté aux nouvelles normes : « Hiver, hiver, voici le Rédempteur ». Il en avait froid dans le dos !
De l’autre côté des Alpes, Corelli, Locatelli et Torelli, qui doivent une bonne part de leur célébrité à leurs concertos pour la nuit de Noël, redoutent un effondrement des droits d’auteurs qu’ils auraient pu toucher si Jack Lang avait fait prolonger la protection post mortem de quelques siècles.
Mais trève de plaisanterie. Le sujet est plus grave qu’il n’y paraît. Pour avoir connu certains pays alors de l’autre côté du rideau de fer où toute musique d’inspiration religieuse était interdite. Pour avoir entendu nos parents et grands-parents évoquer l’époque où le régime nazi qualifiait d’entartete Musik (Musique dégénérée) les œuvres des compositeurs juifs. N’est-ce pas ce qui nous guette si nous continuons à nier la réalité ? Derrière une pseudo bienveillance destinée officiellement à ne choquer personne s’instille au goutte-à-goutte une pensée qui bientôt ne choquera plus personne. Mais Noël, Pâques, Toussaint, Pentecôte, ces noms battus en brèche, ces fêtes qu’ils symbolisent, ces œuvres qu’elles ont fait naître n’existeraient pas sans un fondement inébranlable. On n’en détruit pas les racines comme celles d’une plante adventice (ndt : mauvaise herbe en français non bobo). Au bout du chemin, il y a un mur qui réapparaît à chaque tournant de l’histoire. Ce mur, osons l’appeler par son nom, c’est la pensée unique, le totalitarisme intellectuel. Il portera peut-être un autre nom, il sera peut-être virtuel, plus dangereux encore ; mais il nous privera de l’essentiel. La liberté. Alors crions haut et fort, Joyeux Noël. Et huit jours plus tard, nous pourrons adapter la formule pour fêter la saint Sylvestre.
(décembre 2025)
4 commentaires