Diyang Mei & Suzana Bartal, conteurs inspirés à La Schubertiade de Sceaux
« Si l'alto m'était conté », annonce le programme. On ne saurait mieux dire ! Si ce titre peut sembler s’adresser à un public jeune (et il y a beaucoup d’enfants dans la salle, tous très attentifs), tous, petits comme grands, ont la chance d’être embarqués dans des aventures poignantes.
C’est un programme pour alto et piano, donc des œuvres relativement rares, interprétées dans cette petite salle de la Mairie de Sceaux par des musiciens de tout premier plan, à l’envergure internationale : à l’alto, l’encore jeune Diyang Mei, d’origine chinoise, qui occupe le poste de musicien d’orchestre probablement le plus convoité au monde : alto solo de l’Orchestre Philharmonique de Berlin ; au piano, Suzana Bartal, d’origine hongroise, née en Roumanie, mais qui vit en France depuis une vingtaine d’années, et que le public français commence à bien connaître, tant sa carrière prend de l’ampleur (au disque, un tout récent et fort enthousiasmant double album avec les concertos de Grieg et de Saint-Saëns très favorablement accueilli par la critique).
Cela commence par les Märchenbilder pour alto et piano de Robert Schumann. Le titre (littéralement, « Images de contes de fées ») colle donc parfaitement au thème du concert. Il s’agit d’un cycle de quatre courtes pièces, telles que le compositeur les affectionnait tout particulièrement en duos pour différents instruments et piano. C’est un chef-d'œuvre, absolument bouleversant, et l’une des dernières œuvres (1851) de musique de chambre d’un créateur qui était déjà très atteint par de graves troubles psychiatriques. L’interprétation en est particulièrement aboutie, chaque musicien réagissant immédiatement aux intentions de l’autre dans un esprit de récit à deux voix.
Suivait la Deuxième Sonate de Johannes Brahms, qui est, pour le coup, vraiment la dernière œuvre (1894) de musique de chambre du compositeur. Certes, quand il a écrit cette Sonate, Brahms avait quitté Hambourg pour Vienne depuis plus de trente ans. Mais, surtout dans cette interprétation supérieurement narrative, on sent les origines de l’Allemagne du Nord, ces régions où les légendes sont tellement présentes. Au départ, les deux Sonates Op. 120 sont écrites pour clarinette. Mais Brahms les transcrit quelques mois plus tard pour l’alto, instrument à la tessiture très proche. Les musiciens trouvent des sonorités stupéfiantes : Suzana Bartal sur un très beau piano de Shigeru Kawai, réglé spécialement pour l’occasion (et cela s’entend, même si l’on aurait pu espérer un instrument plus grand, la puissance de la sonorité de son partenaire le permettant largement), Diyang Mei sur un alto fabriqué par Antonio Mariani en 1646. Ce lien avec la clarinette est l’occasion de citer le fantastique enregistrement, par Diyang Mei précisément, du Concerto pour clarinette de Mozart ; on n’imaginait même pas qu’un alto puisse à ce point être convainquant dans cette œuvre.
Après cette première partie qui nous a emmené dans l’Allemagne romantique du XIXe siècle, place à des époques plus récentes. Tout d'abord, avec une œuvre qui date de 2017, de l’un des compositeurs français les plus joués au monde depuis plusieurs décennies : Éric Tanguy, avec sa Rhapsodie pour alto et piano. Après l’avoir lui-même présentée, sur un ton très personnel (favorisé par l’intimité de la salle), Diyang Mei et Suzana Bartal en donnent une interprétation que l’on est tenté de qualifier d’idéale. Si l’écriture est tout à fait contemporaine, le propos est, dans le fond, très proche de celui de la musique romantique la plus sensible. Oserons-nous dire que cette pièce rappelle précisément les Märchenbilder de Schumann entendus au début du concert ? Non seulement dans son état d’esprit, mais aussi dans sa progression émotionnelle, avec cette agitation qui monte avant de retomber dans un moment suspendu, où le public, captivé par ce troisième récit du concert, retient son souffle.
Pour terminer, une œuvre dont l’origine narrative ne fait aucun doute : Roméo et Juliette (1935) de Serge Prokofiev. Nous en avons entendu six extraits, arrangés pour alto et piano par Vadim Borisovsky, certains parmi les plus connus (dont l’incontournable Danse des chevaliers, qui est du reste peut-être celui dont la transcription fonctionne le moins bien – à cause de sa célébrité, justement ?). Les transcripteurs sont toujours tentés d’écrire en doubles-cordes, afin de pouvoir, d’une part, « caser » plus de notes de l’original, et, d’autre part, gagner en puissance. Cela ne fonctionne que si, bien entendu, l’instrumentiste est capable de donner suffisamment de volume malgré la difficulté. C’est assurément le cas de Diyang Mei, dont les doubles-cordes sont stupéfiantes de puissance et, il faut le dire, d’efficacité. Sa maîtrise de différents modes de jeux (près du chevalet ou harmoniques, par exemple) n’est pas en reste, et avec sa partenaire ils nous emmènent dans cette histoire mythique que le compositeur russe a incarnée avec tant de sang et de larmes.
En bis, ils nous proposent une étonnante version du « tube » de Beethoven : la Sonate dite « au clair de lune ». Écrite à l’origine pour piano seul, elle a été arrangée par York Bowen qui a, tout simplement, ajouté une partie d’alto. L’effet est saisissant. Paradoxalement, l’œuvre gagne en sobriété, et perd son côté « fleur bleue » que l’on entend parfois. Diyang Mei se transforme en éclaireur, en conteur d’une pièce qui, originellement, tient, originellement, davantage de l’atmosphère (d’une grande palette de clairs-obscurs sous les doigts de Suzana Bartal) que du récit.
Il est probable que beaucoup de spectateurs auront découvert l’alto à l’occasion de ce concert, et presque certain que la plupart, y compris parmi ceux qui connaissaient bien ce merveilleux instrument, ne se doutaient pas qu’il était possible d’en tirer toutes ces sonorités inouïes, et d’exprimer autant d’émotions tellement variées ! À n’en pas douter, Diyang Mei est l’un des altistes les plus enthousiasmants du moment, au même titre que les plus grands solistes internationaux. Il conjugue une personnalité artistique des plus affirmées avec une technique qui semble infaillible... et bien à lui (son archet, notamment, n’est pas forcément à montrer aux altistes débutants : pas toujours parallèle au chevalet, et dont la distance par rapport à celui-ci et à la touche est quelque peu fantaisiste...) S’il ne cherche pas le beau son à tout prix, il privilégie toujours l’expression musicale et l’engagement émotionnel. Un immense artiste, assurément.
Merci à Diyang Mei et à Suzana Bartal pour ces si belles histoires, racontées avec tant de talent !
Sceaux, Hôtel de Ville, 10 janvier 2026
Pierre Carrive
Crédits photographiques : DR