La pianiste Sofia Sacco s’attaque avec audace au Préludes et Fugues de Chostakovitch
Dmitri Chostakovitch (1906-1975) : 24 Préludes et Fugues pour piano, Op. 87. Sofia Sacco, piano. 2025. Textes de présentation en anglais. 2 cd : 71’25’’ et 73’22’’. Orchid ORC100385
L’histoire de la genèse des 24 Préludes et fugues de Chostakovitch est bien connue des admirateurs de l’artiste mais mérite d’être rappelée. En effet, le compositeur -par ailleurs pianiste de talent (il participa au premier Concours Chopin en 1927 où, finaliste, il n’obtint qu’un diplôme d’honneur), même s’il renonça assez tôt à se produit dans d’autres pauvres que les siennes- fut invité à faire partie du jury du Concours Bach qui se tenait à Leipzig en 1950 à l’occasion du deux-centième anniversaire de la mort du Cantor. Fortement impressionné par les interprétations de la musique de Bach par la jeune Tatiana Nikolayeva qui allait remporter le concours, Chostakovitch conçut l’idée d’un cycle complet de Préludes et Fugues dans toutes les tonalités majeures et mineures, comme l’avait fait en son temps J.S. Bach dans ses deux livres du Clavier bien tempéré. Notons qu’il ne s’agit pas ici d’un cycle au sens strict du terme, mais bien d’une série d'œuvres ne partageant pas d'idées communes. Pour être tout à fait complet, il convient de mentionner que certaines pièces avaient déjà vu le jour avant le séjour à Leipzig du compositeur.
C’est Chostakovitch lui-même qui en donna en 1951 la première devant ses collègues de l’Union des compositeurs et le cycle fut assez fraîchement reçu par ses collègues, seuls ses élèves et les éminentes pianistes Maria Yudina et Tatiana Nikolaïeva elle-même prenant sa défense. Les controverses allaient d’ailleurs s’éteindre assez rapidement une fois que cette dernière eût exécuté l’oeuvre pour la première fois en public en deux soirées l’année suivante.
Malgré les efforts méritoires de plusieurs pianistes (Nikolaïevna qui en enregistra deux intégrales, ainsi que des pianistes du calibre de Vladimir Ashkenazy, Igor Levit ou Alexander Melnikov,, alors que Gilels et Richter en gravèrent des sélections), on ne peut pas dire que cet Opus 87 -tout comme l’ensemble de l’oeuvre de Chostakovitch pour piano seul- se soit fermement inscrit au répertoire des pianistes d’aujourd’hui. Ce n’est pas faire injure au compositeur que de dire que toutes les pièces du cycle ne sont pas transcendantes. Certaines comme le Prélude en do majeur qui ouvre l’oeuvre tendent vers un retour à Bach archaïque assez superficiel, alors que d’autres sont franchement un peu faiblardes - comme le la Fugue en sol dièse mineur (N° 12), à l’écriture assez brutale et dense et qui tourne en rond - font comprendre les accusations de formalisme dont Chostakovitch fit l’objet de la part de certains des ses collègues soviétiques. Certaines pièces se font sentir comme un hommage à Bach (Prélude N° 2 en la mineur, Fugue N° 11 en si majeur), voire au baroque français, comme ce Prélude N° 5 en en ré majeur qui semble évoquer Couperin ou le 18 en fa mineur exquisement mélancolique. D’autres en revanche portent la marque de l’humour grinçant si typique du compositeur, comme le Prélude N° 8 en fa dièse mineur et sa Fugue au glas impitoyable. Le Prélude N° 9 (mi majeur) montre l’attachement de l’auteur à la tradition russe avec ses tournures à la Moussorgski, tout comme le Prélude N° 20 en do mineur, alors que la fugue qui suit frappe par son côté glacial et désolé. Le N° 22 (sol mineur) fait preuve d’une belle subtilité avec ses croches liées par deux et sa Fugue très délicate. Le N° 23 (fa majeur) où le Prélude se rattache clairement à cette atmosphère de musique féerique si typiquement russe et est suivi d’une Fugueà la belle sérénité.
Le N° 24 (ré mineur) qui clôt cet immense Opus 87 couple un Prélude au caractère assez sombre et qui sent nettement son Bach à une ample et puissante Fugue néo-baroque qui se termine sur une apothéose qui tient nettement de la Grande Porte de Kiev des Tableaux d’une exposition de Moussorgski avant de revenir à des passages plus méditatifs et intériorisés (comme si l’a auteur hésitait à mettre un terme au cycle) avant de repartir de plus belle sur l’apothéose déjà évoquée.
La pianiste Sofia Sacco (qui signe aussi la notice où elle donne libre cours à son admiration pour l’oeuvre) signe une intégrale où elle fait entendre un pianisme certainement digne et maîtrisé - elle fait preuve d’une invariable clarté dans les pièces les plus touffues- comme une réelle compréhension de l’oeuvre. Mais en même temps on perçoit une certaine retenue dans l’expression, et on se prend à penser qu’elle aurait pu creuser plus profond, utiliser davantage de couleurs pour aller au-delà des notes afin d’exprimer le drame et la douleur, mais aussi l’ironie qui parcourt la musique. Reste qu’il s’agit d’une pianiste de talent qui n’a pas eu peur de s’attaquer pour ses débuts au disque à une œuvre exigeante et, osons-le dire, un peu ingrate.
Ajoutons que l’interprète n’est pas vraiment servie par l’image sonore assez particulière de cette parution, où un piano dont les graves boisés et les aigus cassants donnent à penser qu’il a sans doute déjà bien servi est enregistré dans une acoustique assez résonnante avec des forte qui saturent plus qu’à leur tour.
Son 7 - Livret 9 - Répertoire 9 - Interprétation 8