Une large anthologie pour questionner la polyvalence stylistique de l’orgue de Krzanowice
Sonorum Colores Multi. Œuvres de Nicolaus Bruhns (1665-1697), Dietrich Buxtehude (1637-1707), Jan Pieterszoon Sweelinck (1562-1621), Louis-Nicolas Clérambault (1676-1749), Girolamo Frescobaldi (1583-1643), Johann Sebastian Bach (1685-1750), Max Reger (1873-1916), Felix Mendelssohn (1809-1847), Mieczysław Surzyński (1866-1924), Siegfried Karg-Elert (1877-1933), Jacques-Nicolas Lemmens (1823-1881), Louis Alfred James Lefébure-Wély (1817-1869), Louis Vierne (1870-1937), Alexandre Guilmant (1837-1911). Maciej Somerla, orgue de l’église św. Wacława de Krzanowice. Livret en polonais, notice abrégée en anglais, allemand, tchèque. Août 2024. Digipack deux CDs 72’’02’ + 64’46’’. Ars Sonora Arso-CD 258/259
Ce double-album met en vedette l’orgue de l’église de Krzanowice, construite il y a un peu plus d’un siècle, dans ce powiat silésien bordant la frontière avec l’Autriche. Peu après, l’édifice se dota de cet instrument de 43 jeux, abrité dans un buffet à un corps principal, s’ornant d’un bleu marbré souligné d’or. On le découvre ici dans un éclectique florilège, depuis l’orée du Baroque (Sweelinck, Frescobaldi) puis son apogée germanique (Bruhns, Buxtehude, Bach), avant de poursuivre par l’époque romantique (Mendelssohn, Lemmens, Reger) et enfin quelques pages de l’école symphonique française (Guilmant, Vierne). Une gageure qu’une même facture puisse idiomatiquement répondre à une telle diversité de répertoire !
La visite ne démarre hélas pas sous des auspices convaincants, tant la traction pneumatique s’avère bien éloignée des exigences du Praeludium en mi mineur, boursouflant cet emblème du Stylus Phantasticus. Le polyptyque en devient pataud, s’élongeant en presque dix minutes. Dans la même aire septentrionale, la Passacaglia BuxWV 161 s’en sort mieux, diffusée dans des teintes lumineuses et un tempo d’éternité qui rappellent le légendaire vinyle d’Helmut Walcha à Cappel. Maciej Somerla y rayonne de poésie, comme dans le sublime O Mensch, bewein dein Sünde gross tiré de l’Orgelbüchlein, auquel on s’abandonne volontiers. En revanche, on s’égare dans les entrelacs polyphoniques de la Triosonate BWV 525 qui malgré une séduisante parure peinent ici à respirer, faute de relief narratif et de tension contrapuntique.
Certainement conscient des contraintes stylistiques de sa console, l’interprète ne cherche pas à en obtenir une sveltesse qu’elle ne saurait fournir mais il y impose une adéquate temporalité : ainsi dans la fameuse Toccata et Fugue en ré mineur. La grandiose solennité du diptyque BWV 552 convient mieux qu’une physionomie trop inerte pour fluidifier le lyrisme latin de Clérambault. Dans sa Suite du deuxième ton, on peut succomber au charme des Flûtes voire à la majesté du Plein Jeu, mais la batterie d’anches de Krzanowice ne saurait rivaliser avec un Clicquot pour le Caprice conclusif. Les égrillardes Mutations du lieu épiceront un Ballo del Granduca SwVW 319 qu’animent sagement un phrasé élégant et quelques roucoulades melliflues : dans cette savoureuse galerie post-Renaissance, les tuyaux polonais donnent le change.
Ils donnent l’entière mesure de leur puissance dans le plenum qui ouvre Introduktion und Passacaglia de Reger, puis dans le cantus firmus qui gronde dans l’Allegro molto de Mendelssohn : superbe lecture de cette sixième Sonate imprégnée par le choral Vater unser im Himmelreich. On soulignera la pertinence de l’enchaînement avec une pièce elle-aussi fondée sur la prière du Notre Père : une Improwizacje de Mieczysław Surzyński dont on célébrait le centenaire de la disparition lors de ces sessions de 2024.
Mieux que dans le premier disque, on sent l’orgue en phase avec les esthétiques couvertes dans ce second, consacré aux XIXe et XXe siècles. Quelques havres (Wie schön leuchtet der Morgenstern de Karg-Elert, la célèbre Berceuse de Vierne ici langée dans des cotons de lune douce) y alternent judicieusement avec des étapes démonstratives : Fanfare de Lemmens, Boléro de Lefébure-Wély qui aurait toutefois mérité davantage de mordant, à l’instar de Ben van Oosten à La Madeleine (MDG, 2004). Un morceau de bravoure se doit de conclure pareil récital : opportunément l’Allegro Assai couronnant la Sonate opus 42 de Guilmant. Une approche plus emphatique qu’à l’accoutumée n’endosse pas l’élan qu’on lui entend souvent mais à défaut de panache, Maciej Somerla n’en trahit pas la grandeur.
Quelques réserves dans l’amont chronologique, inadapté à la mécanique de św. Wacława, nous amènent à relativiser notre évaluation. Au terme de ces deux heures, on admet pourtant l’habileté de Maciej Somerla à crédibiliser la polyvalence de sa tribune d’essence post-romantique. Hormis un Bruhns cathédralisé, aucune hérésie ne vient décevoir l’écoute de ce panorama globalement réussi et toujours intéressant, flatté par une plantureuse captation.
Christophe Steyne
Son : 9 – Livret : 6,5 – Répertoire : 6-10 – Interprétation : 8,5



