Trop n’est pas assez : Benvenuto Cellini d’Hector Berlioz à La Monnaie à Bruxelles

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Pour qualifier cette production, un adjectif, un substantif et une expression inventée me sont venus à l’esprit : baroque, saturation, trop n’est pas assez !

« Baroque », pour caractériser quelque chose d’inattendu, de bizarre, d’excentrique, d’agité, de coloré, d’exubérant. Je n’ai pas la place ici pour décrire, pour donner à voir, tout ce qui surgit sur le plateau : marbre à foison, immenses colonnades, escalier monumental, muses répliques de statues qui se mettent à bouger (elles ponctuent l’action), néons, palmiers, couleurs clignotantes, acrobates, jongleurs, effets pyrotechniques, figurants plus que typés, chœur déployé, séquence hawaïenne, avion qui passe… Oui, telle est la Rome baroque, théâtre à ciel ouvert en délires maîtrisés, de Thaddeus Strassberger, qui est à la fois le metteur en scène et le scénographe. Ça surprend, ça étonne, ça emporte – à la manière d’un torrent déferlant. On ne sait où et que regarder. Mais cela correspond bien au temps du récit, celui d’un carnaval débridé, celui – pour citer Berlioz lui-même - d’un « carnaval romain ».

Voilà donc bien un univers de « saturation » dans la mesure où il rejoint la double définition du mot. Il y a en effet, sens premier, une saturation de l’espace et de l’esprit. Mort au vide ! Le spectateur est immergé, englouti.

Mais à un point tel qu’on en arrive au second sens du mot saturation : parfois, on aimerait souffler, respirer un peu, pouvoir s’attarder sur tel ou tel aspect du bric-à-brac scénique, sur tel ou tel détail de la représentation. Non, il n’y a aucun répit, ce qui peut être un peu gênant. Ainsi par exemple un intermède parlé qui m’a paru trop long et insistant, et, au deuxième acte, un très beau duo entre les deux héros de l’histoire maltraité par la présence  parallèle d’une sorte de femme-coach cigarette au bec qui donne ses instructions aux statues animées de muses un peu dissipées.

C’est scéniquement virtuose (il faut gérer ce maëlstrom !), mais l’expression qui me semble pouvoir résumer ce point de vue paroxystique de mise en scène, serait : « Trop n’est pas assez » !

Vérifiable par ailleurs, et qui est une constante à l’opéra, c’est comment les metteurs en scène, quelle que soit leur « inventivité », s’effacent soudain lors de moments-clés de l’œuvre. C’est le cas ici, au deuxième acte, pour quelques scènes « qui ont des choses humaines à dire », et que Thaddeus Strassberger laisse s’épanouir.

Carnaval donc dans les images, carnaval aussi dans le traitement de personnages baroquement surlignés dans leurs apparences, leurs vêtements, leurs attitudes, leur gestuelle. Oui, Benvenuto Cellini finira par épouser la belle Teresa, malgré l’opposition initiale du père de celle-ci et de Fieramosca, le rival artistique et amoureux. Oui, Benvenuto Cellini finira à temps la sculpture qu’il a promise au Pape (ce qui nous vaut d’étonnantes et pertinentes images de fondeurs et de fonderie).

Cet univers survolté survolte le chant et le jeu des interprètes, manifestement réjouis de pouvoir surjouer, surchanter leur partition. Mais tout en restant capables de retrouver des accents convaincants de juste mesure dans l’évocation de leurs états d’âme et de leurs sentiments. Ils ont aimé « ce jeu-là » !

John Osborn exprime, en toute aisance, en toute puissance, en toute nuance, les élans, les calculs, les doutes, la rouerie, l’espièglerie, les émois de son Benvenuto Cellini. Ruth Iniesta ne rate pas le bonheur des virevoltes que lui offre sa partition : aisance, virtuosité, expressivité. Tijl Faveyts habite son personnage de père avec le sérieux empesé qui convient. Jean-Sébastien Bou/Fieramosca a les réactions vocales correspondant à ses apparences de rival grotesque. Gabriele Nani/Pompeo et Florence Losseau/Ascanio sont les justes acolytes du père et du sculpteur. Ante Jerkunica est un pape « pontifiant » comme il convient. Les autres solistes sont les larrons savoureux de ce carnaval : Luis Aguilar/Francesco, Leander Carlier/Bernardino, Yves Saelens/le Cabaretier, Alekseï von Wosylius/ Colombine ou encore Florian Poullet/La Lupa.

Ceux qui s’imposent nettement dans l’importante belle place que la partition leur offre, ce sont les Chœurs de La Monnaie. Quelle puissance significative, quelle éruption vocale.

Et bien sûr, mais on n’en doutait pas, Alain Altinoglu, dans ce tsunami visuel, réussit à donner belle vie, avec son Orchestre symphonique de La Monnaie, à tous les contrastes et à toutes les finesses du déploiement des notes d’Hector Berlioz.

Ça bouscule, ça décoiffe, ça épate, et cela m’a semblé bienvenu !

Stéphane Gilbart

Crédits photographiques : Simon Van Rompay

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