La Walkyrie à Monte-Carlo : l’ivresse retombée de Wagnerland
Après un Or du Rhin qui avait électrisé la salle, l’Opéra de Monte-Carlo poursuit sa traversée de Wagnerland avec La Walkyrie. Hélas, ce deuxième épisode agit comme une douche froide. Là où le prologue de la Tétralogie fascinait, La Walkyrie lasse. Là où l’on était emporté, on finit par regarder sa montre.
David Livermore reconduit sa mise en scène sans la moindre remise en question. Le rideau s’ouvre à nouveau sur le même enfant, désormais affublé d’un cache-œil — symbole appuyé, lourdement souligné. L’avion en papier, devenu réel, pris dans un orage et réduit à l’état d’épave sur le plateau, rejoue un procédé déjà vu. Ce qui semblait audacieux dans L’Or du Rhin vire ici à l’auto-citation complaisante.
Ce Rocky II wagnérien souffre d’un mal bien connu : croire qu’un concept suffit à faire œuvre. Or La Walkyrie exige une respiration dramatique, une tension continue, une direction d’acteurs autrement plus fine. À force de vidéos envahissantes et d’effets martelés, la mise en scène épuise le regard et dilue l’émotion. Quatre heures d’opéra, deux entractes, et une sensation persistante d’ennui — péché capital chez Wagner.
Pourtant, le matériau dramatique est immense. L’anneau volé par Wotan continue de ravager le monde, et le dieu lui-même n’est plus qu’une figure tragique : père brisé, époux humilié, souverain déchu. Ce drame intérieur, cœur palpitant de La Walkyrie, peine ici à trouver un véritable écho scénique.
Sur le plan vocal, la soirée atteint néanmoins un niveau remarquable. Remplaçant Matthias Goerne, Daniel Scofield livre un Wotan de grande tenue stylistique. La noblesse de la ligne, la gestion du souffle et la palette dynamique rappellent une tradition interprétative héritée de Hans Hotter, où la parole chantée demeure au cœur de la construction dramatique. Scofield incarne un Wotan profondément humain, figure tragique bien plus que divinité toute-puissante.
Les rôles féminins sont globalement bien servis. Libby Sokolowski offre une Sieglinde touchante, Ekaterina Semenchuk campe une Fricka implacable, véritable conscience morale de l’œuvre. Nancy Weissbach, en Brünnhilde, réussit une évolution crédible, de l’insouciance guerrière à la compassion tragique. Joachim Bäckström, Siegmund solide et vaillant, impressionne par la puissance et la tenue de sa ligne vocale.
On sourit — parfois malgré soi — devant les costumes dorés et les casques ailés de la Chevauchée des Walkyries, oscillant entre second degré assumé et carnaval involontaire.
La direction de Gianluca Capuano, sur instruments d’époque, soulève en revanche un débat esthétique. Si les bois et les cuivres gagnent en couleur et en lisibilité, les cordes manquent de densité et de rayonnement, affaiblissant certains climax dramatiques essentiels. La question se pose alors : quelle cohérence rechercher entre une approche historiquement informée et une mise en scène résolument contemporaine, voire conceptuelle ?
Au final, cette Walkyrie laisse un goût amer. Après un départ prometteur, la Tétralogie semble s’enliser dans la répétition et l’illustration creuse. On en vient à redouter la suite : Siegfried (Rocky III) et Le Crépuscule des Dieux risquent fort de transformer l’épopée wagnérienne en saga à bout de souffle.
Monte-Carlo, Opéra de Monte-Carlo, 25 janvier 2026
Crédits photographiques : OMC - Marco Borelli