La Folle Journée de Nantes 2026 : quand les fleuves de la musique deviennent chants de l’âme
La 32e édition de la Folle Journée de Nantes s’est refermée ce dimanche 1er février après cinq jours de festivité. Cette édition, mise en place par les équipes de CREA, a rencontré un franc succès, tant par son ambition artistique que par l’adhésion du public.
Un festival en chiffres et en voyages
Les chiffres publiés le dernier jour du festival confirment cette réussite : 132 000 billets délivrés sur les 140 000 mis en vente, soit un taux de remplissage de 94 %. Pas moins de 2 380 artistes se sont produits dans plus de 300 concerts, tous conçus autour d’un thème fédérateur : le fleuve. Du Danube à la Tamise, du Nil à l’Hudson, du Styx à la Volga, ces cours d’eau réels ou mythologiques ont inspiré des programmes d’une grande diversité. Pittoresques, intérieurs, patriotiques, initiatiques, parfois même touristiques, ces parcours musicaux ont offert aux festivaliers autant de voyages imaginaires, tissés de notes et de rythmes, propices à la rêverie.
Aline Piboule, une narration pianistique
Parmi les concerts du dernier jour, un récital de piano s’est distingué par sa force narrative et son pouvoir évocateur. Aline Piboule y présentait un nouveau programme centré sur la dernière œuvre de Robert Schumann, Geistervariationen WoO 24. Intitulé « Les chants de l’âme », ce récital s’articulait autour d’un second fil conducteur, le Rhin, fleuve dans lequel Schumann se jette à la fin de sa vie. Les deux dernières variations des Geistervariationen sont en effet écrites avant et après cet événement tragique, suivi de son internement dans un asile psychiatrique à Bonn.

Le programme s’ouvrait avec la Romance en la mineur op. 21 de Clara Schumann, qui s’enchaîne avec Les Confidences, extraits des Chants du Rhin de Bizet, afin d’évoquer l’amour et la complicité unissant les deux époux. La première pièce symbolise à la fois le dévouement de Clara à la musique de son mari et sa vie de mère de sept enfants, alors qu’un huitième est à venir. Pour ces pages initiales, Aline Piboule façonne un toucher délicat, soutenu par un usage ample et varié de la pédale, afin de pallier l’acoustique sèche de la salle. Elle parvient ainsi à créer un flux sonore riche en résonances, tout en laissant émerger chaque ligne avec une remarquable clarté.
Vient ensuite le drame. Dans son propos introductif précédant l’interprétation de ces Variations sur les esprits, la pianiste évoque les faits et la musique, qui laissent transparaître l’état psychologique du compositeur. Majoritairement en mi bémol majeur, le thème lumineux se transforme avec une sérénité troublante sous ses doigts. Même dans la variation IV, la plus sombre, écrite juste avant la tentative de suicide de Schumann, affleure une quête de lumière et d’espoir. La sensibilité d’Aline Piboule sublime cette tension avec finesse et profondeur. Il en va de même pour la dernière variation, ultime cri du cœur d’un compositeur épuisé, traversé d’accords étranges. La pianiste en restitue toute la subtilité, jusqu’à une forme d’élégance inattendue. Cette beauté dans la douleur prend tout son sens lorsque l’on se souvient de la déclaration de l’interprète, souhaitant dédier ce récital à toutes celles et ceux qui vont mal, ainsi qu’aux personnes qui les accompagnent ; une intention que l’on perçoit et ressent dans son regard sur l’œuvre, à la fois tendre et résilient.
En conclusion, les quatre Ballades op. 10 de Brahms — compositeur qui soutint Clara Schumann durant cette terrible épreuve — viennent clore le parcours. Là encore, la profondeur de l’interprétation saisit l’auditeur. Aline Piboule prend le temps, va au fond de chaque note, avec une pédale plus expressive que jamais. On savoure l’entrelacs des lignes et des accords qui se superposent, se détachent puis s’envolent, comme suspendues dans un rêve, dans un au-delà, dans une impression d’infini. Plus qu’un simple récital de piano, ce programme s’impose comme une méditation sur la vie et sur la force régénératrice de l’art.
Perspectives
L’édition 2027 de la Folle Journée de Nantes se tiendra du 27 au 31 janvier autour du thème « Galaxie Beethoven ». Elle célébrera le 200e anniversaire de la disparition du compositeur et explorera son univers sous divers angles : son dialogue avec les arts et les sciences, son influence sur l’histoire de la musique et sur la culture populaire jusqu’à nos jours. La programmation artistique sera portée par les équipes de CREA, avec la présence d’une ou d’un artiste invité(e) qui, selon le communiqué de presse, « viendra éclairer le thème, nourrir la programmation et proposer un regard singulier, ouvrant de nouvelles perspectives artistiques tout en restant fidèle aux valeurs fondatrices de la Folle Journée de Nantes ».
Concert du 1er février, Espace CIC Ouest, Nantes.
Victoria Okada
Crédit photographique : DR ; Jean-Baptiste Millet