Piotr Anderszewski en maître de l'ultime, dans de poignants Brahms et Beethoven
Deux parties bien distinctes au programme de ce récital du rare et précieux pianiste polonais à la Philharmonie de Paris.
Tout d'abord, un choix des dernières pièces pour piano de Brahms. À la fin de sa vie, alors qu’il avait délaissé le piano depuis une bonne douzaine d’années (lui-même excellent pianiste avait beaucoup composé pour son instrument au début de sa carrière de compositeur), il écrit quatre cycles de courtes pièces. Il les appela « berceuses de ma douleur ». Elles constituent son testament pianistique (seules trois œuvres suivront : les Sonates pour clarinette et piano, les Quatre chants sérieux, et 11 Préludes de choral pour orgue).
Vingt pièces constituent ces quatre cycles (Op. 116 à 119). Au disque, la plupart des pianistes enregistrent l’ensemble : cela donne un CD cohérent, de la durée idéale (autour de 75 minutes) pour satisfaire le consommateur et le critique. Pour son récital, comme pour l’album qui sort simultanément, Piotr Anderszewski en a choisi douze. Il les joue dans un ordre qui n’appartient qu’à lui, les enchaînant parfois, y compris quand ils appartiennent à deux cycles différents (et parfois, alors que l’accord final n’a pas fini de résonner). C’est tout à fait dans sa nature de préférer la sélection à l’intégralité. Et de transformer ces courtes (deux à six minutes) pièces isolées en un long récit de trois quarts d’heure sans véritable interruption.
Oserons-nous dire que l'écoute de l’enregistrement peut s’avérer plus émouvante que la présence à ce récital à la Philharmonie ? Non que le fil conducteur soit moins envoûtant ; ce serait même plutôt l’inverse, avec des enchaînements encore plus saisissants. Non que la qualité technique ne soit au rendez-vous : Piotr Anderszewski n'est pas de ceux qui perdent leurs moyens au concert (et ces œuvres ne sont du reste pas d’une virtuosité exceptionnelle). Non que la science des plans sonores, ou la qualité de la sonorité de l’instrument, soient moindres : au contraire, de ces points de vue, l'acoustique de la Philharmonie est (presque) irremplaçable. Non que l'engagement artistique soit, comme ce serait du reste inattendu, plus faible : Piotr Anderszewski est de ceux qui donnent tout ce qu'ils ont en eux, pour servir la musique, aussi bien seuls chez eux, qu'en studio en tête à tête avec une petite équipe technique, ou dans une salle entouré de milliers d'auditeurs.
Non qu'il ose moins de nuances : ce serait même plutôt l'inverse. Et c'est justement là que le bât blesse. Mais le pianiste n'y est pour rien. C'est le public, qui gâche sévèrement l'intensité du moment, avec des toux qui s'enchaînent les unes aux autres sans discontinuer. Pourtant, dans ces pièces, les nuances sont le plus souvent les plus douces qui soient : piano, ou pianissimo, très souvent accompagnées de la nuance dolce. Si le triple piano est exceptionnel dans la partition, Piotr Anderszewski, pris par l’esprit de la confidence, nous y emmène souvent. Mais comment être pleinement avec lui avec ces incessants bruits du public ? C’est dérangeant au point de pouvoir être signalé, voire mis en avant, dans un compte-rendu.
Cette première partie se termine par un ineffable accord de mi bémol mineur. Le public respecterait-il au moins le silence qui suit ? Non. Des applaudissements venus trop tôt nous sortent brutalement de la dernière « berceuse de la douleur ».
En deuxième partie, la Sonate N° 32 de Beethoven. C’est sa dernière, et l’on peut raisonnablement penser que le compositeur le savait. Ou plutôt, l’avait décidé. Mais non pour des raisons qui tiennent à la fin de vie. Cet Opus 111 (la seule œuvre de l’histoire de la musique que l’on peut identifier à partir de ce seul numéro de catalogue) est loin d’être le dernier Beethoven. Pour le piano, il y aura encore les Variations Diabelli (et Piotr Anderszewski, qui les a enregistrés au tout début de sa carrière au disque – Bruno Monsaigeon en a tiré un magnifique documentaire – les connaît bien), et puis deux séries de Bagatelles. (Du reste, ce serait plutôt celles-ci qu’il aurait fallu mettre en regard de ces ultimes Brahms, si l’on voulait rester dans le testament pianistique.) Et puis, le dernier Beethoven, ce n’est pas le piano. Après les Diabelli, il y aura encore les gigantesques Neuvième Symphonie et Missa Solemnis, et pas moins de 6 immenses quatuors à cordes.
Le caractère ultime de cette Sonate n’est pas à considérer par rapport au compositeur, mais en tant que Sonate pour piano. Thomas Mann, dans la brillante analyse qu’il en a faite dans Docteur Faustus, la nomme : « Adieu à la Sonate ». Car comment aller plus loin ? Personne ne s’y risquera avant longtemps. Et Beethoven lui-même en avait certainement conscience.
Piotr Anderszewski dit que ce chef-d'œuvre lui a longtemps résisté. Lui qui privilégie toujours la part poétique et impalpable de ce qu’il joue, on veut bien croire qu’il ait mis du temps à l’intégrer dans cette œuvre par ailleurs granitique et implacable. Mais il a fini par la trouver, et le résultat est, précisément, bouleversant d’émotion. Sans doute qu’après ces Brahms qui ne sont que voyage intérieur, ce Beethoven acquiert, autant pour le pianiste que pour le public, une dimension intime qu’il n’aurait pas eue à ce point dans un autre contexte.
Cet éternel Opus 111 se termine dans le pianissimo d’un ut majeur qui nous ramène au silence originel. Le public ne le respecte pas davantage.
Nous aurions pu, malgré tout, rester avec cette fin tellement bienfaisante dans l’oreille. Cette fois, c’est Piotr Anderszewski qui nous en empêche. Sans que le public n’ait eu à beaucoup insister, il nous offre trois bis (la Bagatelle Op. 126 N° 1 de Beethoven, la Sarabande de la Partita N° 1 de Bach et la Mazurka Op. 59 N° 2 de Chopin). Certes, il les joue sublimement. L’émotion ne retombe donc pas totalement. Ces bis étaient-ils, pour autant, nécessaires, alors que dans tout le programme précédent chaque note l’était ?
Paris, Philharmonie (Auditorium Pierre-Boulez), 2 février 2026
Pierre Carrive
Crédits photographiques : Simon Flower