À Bastille, une Walküre globalement rassurante

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La vision du monde développée au fil des trois actes de cette première journée du Ring par Calixto Bieito a beau être singulièrement anxiogène, elle n’en demeure pas moins sécurisante, tant au regard de la qualité du plateau vocal que grâce à l’explicitation du propos du metteur en scène. Seule la direction musicale de Pablo Heras‑Casado continue de laisser circonspect.

La noirceur de Das Rheingold était bien absconse mais semble désormais plus logique. Dès la tempête inaugurale, on comprend ainsi que le choix des dieux de sacrifier la nature à la technologie — lors du prologue du Ring —, comme en témoigne le chêne devenu ficus dans la tanière de Hunding, a rendu le monde irrespirable. Même les animaux domestiques sont désormais factices : en témoignent le chien robot de Wotan ou encore Grane devenu une simple tête de cheval qu’une Brünnhilde infantilisée s’amuse à chevaucher. L’une des dernières images du Rheingold montrait d’ailleurs un nourrisson faisant l’objet d’expérimentation transhumaniste. Ce visuel trouve dans l’ouverture du troisième acte un écho direct, montrant le public de Bastille plongé dans une torpeur lobotomisée et parsemé de cyborgs. La projection des images suggère que ce choix de la technologie au détriment de la nature fut générateur de conflit dans lequel les machines finirent par prendre leur propre parti : en témoignent les walkyries aux allures de drones massacrant les civils en les défénestrant. Certaines interrogations subsistent toutefois. Ainsi, lorsque Fricka brise la lance de Wotan durant la première scène du deuxième acte, on se demande bien comment diable ce dernier réussit-il à l’utiliser pour briser Notung lors de la quatrième scène. Gageons toutefois que Siegfried apportera ici quelques réponses. Au milieu des décors de Rebecca Ringst, saluons les lumières particulièrement soignées de Michael Bauer ainsi que les vidéos de Sarah Derendinger pour leur remarquable travail cinésthésique.

Comme à chacune de ses apparitions sur la scène de Bastille, Elsa van der Heever subjugue par la conjugaison singulière de ses talents de comédienne avec son excellence musicale. La tessiture dramatique et le timbre large, sertis d’excellents harmoniques aigus, font de la projection une simple formalité. L’articulation et la mise en place rythmique de sa Sieglinde sont impeccables et l’on note également une excellente longueur de souffle. On est davantage inquiet concernant le Siegmund de Stanislas de Barbeyrac dont la tessiture ne semblait pas le destiner au répertoire de Heldentenor. Le défi est certes relevé avec héroïsme, mais les aigus fortissimos du second « Wälse » laissent craindre une voix trop haute et poussée dans ses ultimes retranchements ; de quoi avoir des inquiétudes pour la santé vocale d’ici quatre à cinq ans de l’une des fines fleurs du chant français si jamais il devait s’obstiner dans ce répertoire. Pour l’heure, l’intensité dramatique est toutefois particulièrement remarquable, de même que la clarté des voyelles ainsi que la qualité de l’articulation, quand bien même la projection fléchit légèrement dans les graves. Peut-être est-ce un signe de fatigue : la rythmique tend à légèrement « dévisser » vers la fin du deuxième acte. Le Hunding de Günther Groissböck est quant à lui conforme aux attentes du personnage, quand bien même l’on aurait pu souhaiter davantage de profondeur de timbre ainsi que de noirceur dans l’interprétation, comme le suggère un « Hüte euch wohl ! » qui aurait bénéficié de plus d’intensité dramatique.

Après la valse de Wotan lors du Rheingold, les séquelles d’un covid long contraignent Iain Paterson à suspendre pour le moment sa participation. Remplacé au pied levé par Christopher Maltman qui n’a eu ainsi que six jours pour faire sienne la vision bieito-esque, on ne peut que s’incliner devant la prestation globale du baryton britannique, dont la tessiture lyrique fait la part belle à la chaleur des graves, exacerbée par le « Caro » ; et servie par une très bonne mise en place rythmique ainsi qu’une projection aisée, quoi que par moments recouverte dans les graves. On salue particulièrement la gestion de la complexité des sentiments derrière la colère du troisième acte. En Fricka, on retrouve Ève‑Maud Hubeaux qui confère au personnage, outre une présence scénique ainsi qu’un investissement dramatique particulièrement remarqués, un timbre large et une tessiture dramatique aux aigus particulièrement aisés, ainsi que des voyelles claires et une bonne mise en place rythmique. Finalement, l’autre grande surprise de la soirée réside certainement dans la révélation Tamara Wilson, dont le timbre clair recèle des cuivres étincelants. Réussissant à jouer avec sa carrure, tour à tour puérile puis martiale, la qualité de l’articulation est particulièrement remarquée, de même que la gestion des phrases longues et des piani, remarquablement bien distillés.

Il n’est pas toujours chose aisée de faire le distinguo entre l’apport spécifique d’un chef et les qualités intrinsèques de l’orchestre dont on lui confie la direction ; a fortiori lorsque ce dernier joue l’une des œuvres constituant le pinacle de sa saison musicale. Le rédacteur de ces lignes avait déjà déploré lors de l’Or du Rhin la théâtralité exacerbée faisant fi des couleurs orchestrales développées sous Jordan. Dès les premières mesures, la nervosité de la battue se révèle intacte et confine même à la brusquerie dans sa gestique. Et l’on ressent ainsi, tout au long de la soirée, un tiraillement constant entre les tempi rapides imposés unilatéralement au titre de l’exégèse wagnérienne personnelle du maestro, et les velléités orchestrales de permettre une respiration entre les phrases musicales comme le voudrait le style français dont il est le champion. Les leitmotivs sont certes bien lisibles, mais à la manière d’une photo en noir et blanc dont on exacerberait les contrastes à défaut de pouvoir la mettre en couleur. Les adieux de Wotan à eux seuls peuvent résumer les réserves de ce style, entre attaques des violons peu audibles, flûtes et piccolo poussés au forte et rapidité générale aseptisant l’émotion. Gageons que la copie s’améliorera jusqu’au Ring complet, désormais dans moins d’un an.

Le public de Bastille ne boudera donc pas son plaisir et réservera un accueil particulièrement chaleureux au plateau vocal et le chef aura quant à lui également droit aux bravi, seulement altérés de deux discrètes huées. Chacun se demande désormais à quoi ressemblera la prochaine journée de ce Ring profondément dystopique.

Paris, Opéra Bastille, 13 novembre 2025

Axel Driffort

Crédits photographiques : Herwig Prammer

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