À Garnier, un Eugène Onéguine pour la postérité

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Il s'agissait de l'une des productions les plus attendues de la saison lyrique parisienne, et elle est à la hauteur des espérances ; portée par une symbiose particulièrement réussie entre la mise en scène toute en finesse et en sensibilité signée Ralph Fiennes et la direction exceptionnelle de Semyon Bychkov.

En dehors de quelques sporadiques productions aspirant à être des reconstitutions historiquement informées, le spectateur parisien est souvent confronté à une trichotomie des mises en scène lyriques ; certaines se targuant d'apporter un nouvel angle de lecture de l'œuvre, d'autres d'en moderniser le rendu, quand une ultime minorité reste, quant à elle, dans un scolaire classicisme. À ce titre, la mise en scène de M. Fiennes fait figure d'exception dans sa logique. Familier de l'œuvre pouchkinienne depuis sa jeunesse au conservatoire et interprète du protagoniste éponyme sous la direction de sa sœur en 1999, point d'hubris dans l'ambition du metteur en scène pour autant. « Les expériences d'opéra qui m'ont le plus ému sont celles qui m'ont sorti de mon monde par les émotions et la force de la musique », déclarait l'intéressé. Il en résulte logiquement un travail qui, à la manière d'un artisan luthier, a visé, comme finalité de la scénographie, à façonner une caisse de résonance destinée à amplifier les émotions musicales, poétiques et dramatiques du livret. La simplicité picturale – avec un reconstitution discrète de la peinture de Répine à la seconde scène du deuxième acte – des décors signés Michael Levine, ainsi que le travail d'orfèvre des lumières d'Alessandro Carletti, sont ainsi conçus pour servir de chambre d'écho émotionnel. Ajoutez à cela une direction d'acteur particulièrement ciselée, mettant aussi bien en exergue la complexité des personnages que les méandres dramaturgiques de la partition, et vous obtenez une mise en scène dont la consensualité ne saurait occulter l'excellence.

Initialement créé par les étudiants du conservatoire de Moscou le 29 mars 1879, il n'y a guère dans Onéguine de rôle techniquement himalayen pour tout chanteur justement distribué. La difficulté de l'ouvrage réside davantage dans l'interprétation dramatique et sentimentale des personnages. Particulièrement remarqué par son intensité dramatique, le Lenski de Bogdan Volkov déploie de prime abord un vibrato presque tenu ainsi qu'une tessiture légère. Les variations sont particulièrement réussies, quand bien même l'on tend par moments vers la voyelle neutre. Le deuxième acte lui donne toutefois l'occasion de distiller une complexité durant laquelle fierté et fragilité s'affrontent dans des piani particulièrement déchirants, accentués par l'utilisation extensive du caro du timbre. Tout aussi remarquée, Ruzan Mantashyan campe une Tatiana au timbre large et aux aigus cristallins, dont le vibrato se distingue par son intensité. Étonnante de naturalisme dans sa présence scénique, toute sa gestuelle – y compris dans l'inénarrable air de la lettre – souligne parfaitement les méandres de la partition. Enfin, l'Onéguine de Boris Pinkhasovich n'a certes plus tout à fait les 26 ans évoqués dans le roman, mais déploie un timbre large ainsi qu'une aisance sur la totalité de l'ambitus du rôle, que viennent sertir une musicalité particulièrement remarquée, ainsi que de fort bonnes mises en place rythmiques et une gestion des parties plus récitatives du rôle ; ainsi, il serait presque dommage que le caro soit si accentué à la fin du troisième acte.

En Olga, la contralto Marvic Monreal fait état d'une tessiture légère, pas toujours parfaitement en place rythmiquement ; elle est en revanche toujours très expressive et déploie une projection bien harmonisée sur l'ensemble de l'ambitus, ainsi qu'une musicalité particulièrement saillante en fin de phrase longue. Difficile de ne pas verser dans le panégyrique à l'écoute du Gremine de Alexander Tsymbalyuk dont la diction est particulièrement remarquable. La projection est d'abord légère avant de s'accentuer progressivement dans son aria, tout en conservant une musicalité particulièrement remarquée, y compris dans les phrases longues. Enfin, la Larina de Susan Graham se distingue par la clarté de son articulation, quoique par moments recouverte par sa comparse Elena Zaremba. Cette dernière se distinguant, quant à elle, par son expressivité dans les passages plus récitatifs.

« Eugène Onéguine raconte une histoire d'amour qui ne fonctionne pas », déclarait Fiennes. Difficile, à l'inverse, de ne pas voir à quel point le charme continue d'opérer entre l'Orchestre de l'Opéra national de Paris et son futur directeur musical, Semyon Bychkov. Dès l'ouverture, l'on se laisse ainsi envelopper par les couleurs des cordes, plongeant l'auditoire dans une mélopée mélancolique sans pour autant être sirupeuse. La battue est fort claire, tout en demeurant profondément fluide et musicale, et permet de particulièrement mettre en exergue l'ensemble des pupitres sans pour autant desservir le rendu collectif. Par la suite, l'on ne peut que s'incliner devant le travail d'équilibriste de haut vol permettant de conserver précision et équilibre des chœurs – fort bien préparés par Ching-Lien Wu – et des quatuors, de l'accompagnement des chanteurs, de la respiration de l'orchestre, de la lisibilité de la partition et de la tension dramatique.

Paris, Palais Garnier, 26 Janvier 2026

Axel Driffort

Crédits photographiques :   Guergana Damianova / ONP

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