À Manchester, Thomas Adès dirige ses œuvres récentes et celles de deux jeunes compositeurs
Thomas Adès (°1971) : Shanty - Over the Sea ; Dawn - Chacony for orchestra at any distance ; Tower - For Franck Gehry ; Aquifer. William Marsey (°1989) : Man with limp wrist. Oliver Leith (°1990) : Cartoon Sun. Hallé Orchestra, direction Thomas Adès. 2024. Notice en anglais. 68’ 20’’. Hallé HLL 7567.
Le présent album propose un panorama de quatre œuvres de Thomas Adès composées au cours des cinq dernières années, dont un premier enregistrement, Aquifer (2024). S’y ajoutent celles de deux créateurs anglais plus jeunes, en quelque sorte adoubés par leur aîné. De 2023 à 2025, Thomas Adès a été artiste en résidence au Hallé Orchestra, avec lequel il a des affinités depuis les années 1990, lorsqu’il écrivit pour cette phalange The Origin of the Harp (1994) et These Premises Are Alarmed (1996). C’est dans le cadre de cette résidence récente que le programme a été enregistré, du 20 au 24 novembre 2024.
Fruit d’une commande de formations de plusieurs pays (Australie, Etats-Unis et Europe), Shanty - Over the Sea (2020) est une pièce pour cordes seules qui a été créée par l’Orchestre de chambre d’Australie en février 2021. Adès explique dans la notice que le terme « shanty » désigne, dans la tradition anglaise, le chant traditionnel d’un groupe de marins. Cela leur donne du cœur à l’ouvrage, par exemple lorsqu’il s’agit de hisser la voile. En un peu moins de huit minutes, cette pièce évoque ce labeur de façon fascinante sous la forme de répétitions du chant et de variations, avec des effets rythmiques qui peuvent être plaintifs, la quinzaine de protagonistes jouant parfois ensemble, parfois séparément, avec pour toile de fond imaginaire un espace marin élargi.
Autre page de courte durée (un peu plus de six minutes), Dawn - Chacony for orchestra at any distance date de 2020, à destination des BBC Proms. Cette passacaille lente, aux accents mélodieux et transparents qui s’épanouissent et font parfois penser à Ravel, a été composée au moment du premier confinement et créée sans public ; vu les circonstances, elle était destinée à une formation dont les musiciens étaient installés autour d’une salle « à n'importe quelle distance ». Des conversations semblent se nouer, de la harpe au piano jusqu’à la percussion, le compositeur précisant que l’on pourrait éprouver la sensation d’un lever de soleil tournant de façon constante autour du monde. On peut aussi y voir un message d’espoir face à la situation créée par le confinement. Le chef anglais Nicholas Collon a déjà donné de Dawn une radieuse version pour le label Ondine en 2022, avec l’Orchestre symphonique de la radio finlandaise. On peut avoir une préférence pour cette dernière gravure, plus engagée.
Pour saluer les créations de l’architecte américano-canadien mondialement connu Frank Gehry (1929-2025), Adès a composé une brève fanfare pour quatorze trompettes d’une durée de deux minutes et demi, à l’occasion de l’inauguration en 2021 de la Tower du Centre d’art LUMA d’Arles ; haute de 56 mètres, cet édifice compte douze étages abritant salles d’exposition, archives, librairie, salles de séminaires… Le panache est de mise pour saluer cette entreprise culturelle de grand format.
Aquifer, œuvre plus vaste qui date de 2024, est proposé ici en première discographique, après avoir été créé à Munich en mars 2024 pour saluer la saison inaugurale de Sir Simon Rattle à la tête de l’orchestre symphonique des Bayerischen Rundfunks. Le titre suggère, ainsi que le précise Adès dans la notice, une structure géologique souterraine à travers laquelle l’eau s’infiltre et peut s’écouler facilement. Le premier thème est présenté par les flûtes, avant élargissement progressif à tout l’orchestre, dans une orchestration richement colorée, avec des moments de vive intensité, mais aussi de mystère avec des effets proches du silence, suggérant ce qui se passe sous la terre, le tout s’achevant dans une coda hallucinée, proche de l’extase. C’est la page la plus intéressante d’un album au contenu un peu inégal.
Thomas Adès dirige aussi deux compositions de compatriotes. William Marsey, originaire de la cité portuaire de Hartlepool, dans le comté de Durham, a étudié à l’Université de Cambridge et à la Royal Academy of Music. Man with limp wrist (littéralement « l’homme au poignet mou ») est une partition en huit courtes parties ; c’est une commande du Los Angeles Philharmonic, dont Adès a dirigé la création mondiale à Hallé en octobre 2023. Elle consiste en un hommage au peintre américain d’origine pakistanaise Salman Toor (°1983), spécialisé dans les scènes intimes. On peut en découvrir une, celle qui donne son titre à l’ensemble, en regard du texte de présentation signé par le compositeur. Cette huile sur panneau en couleurs de 2019 (reproduite hélas en noir et blanc) représente un homme nu, attendant seul contre un mur gris, un bras levé avec une main pendante, le regard perdu. L’évocation de cette toile est la dernière de la série de huit, qui fait référence à d’autres peintures de l’artiste, chacune décrivant des scènes du quotidien (Bar Boy, Family Photo, The Reader, etc.), dont le visuel n’est pas reproduit. Il faut donc laisser son imagination naviguer au fil de mélodies où l’orchestration s’inspire de réminiscences du passé, dont, de façon un peu disparate, des références à une Passion de Bach, des rythmes syncopés ou des airs de danses. Quant à Cartoon Sun (2024), partition en trois parties d’un autre Anglais, Oliver Leith, formé à la Guildhall School of Music and Drama, elle s’inscrit dans une animation jubilatoire de cloches, dont le carillon sature l’espace de façon très sonore, et de clinquantes forces orchestrales, comme si des fusées éclairantes saluaient le soleil. Les œuvres de Marsey et Leith sont des premières au disque.
Cet éventail de compositions anglaises récentes est bien servi par la chevronnée formation du Hallé Orchestra, dirigée par un Thomas Adès respectueux des diverses atmosphères qui traversent les partitions.
Son : 8 Notice : 10 Répertoire : 8 Interprétation : 9
Jean Lacroix