Alexandre Melnikov et Ioulia Lejneva servent brillamment Rachmaninov en sa demeure
Visiting Rachmaninov. Serge Rachmaninov (1873-1943) : Variations sur un thème de Chopin, Op. 22, Sélection de 22 Romances tirées des Op. 21, 25 et 34. Alexander Melnikov, piano et Ioulia Lejneva, soprano. 2025. Textes de présentation en français, anglais et allemand. 73’45’’. Harmonia mundi HMM 902751
Ce nouvel enregistrement est un événement à plus d’un titre. Pour commencer il a été enregistré à la Villa Senar, la belle demeure moderniste que Serge Rachmaninoff -qui écrivait à l’époque invariablement son nom de cette façon, graphie qu’a reprise la Fondation Serge Rachmaninoff qui gère aujourd’hui cette villa entourée d’un parc de deux hectares- fit construire à Weggis sur le Lac des Quatre-Cantons, à deux pas de Lucerne, entre 1931 et 1933. C’est ici qu’il passa d’heureuses et fructueuses années et composa la Rhapsodie sur un thème de Paganini et sa Troisième Symphonie. Malheureusement la Deuxième Guerre mondiale le surprit en 1939 en pleine tournée aux Etats-Unis, pays qu’il ne quitta plus jusqu’à sa mort en Californie en 1943.
La première vedette de cette parution est le piano de Rachmaninoff, offert par la maison Steinway au compositeur à l’occasion de son soixantième anniversaire. L’instrument - qui figurait déjà en son temps sur l’album Hommage à Rachmaninov enregistré pour DG par Mikhail Pletnev en ces mêmes lieux en 1999 déjà- est tout à fait exceptionnel, à la fois par ses dimensions (il est d’un mètre plus long que les grands pianos à queue de concert standard) et son beau timbre boisé est tout à fait particulier, bien plus doux que celui des Steinway actuels, et qui sonne magnifiquement sous les doigts d’’Alexander Melnikov, deuxième vedette du disque.
C’est par les relativement négligées Variations sur un thème de Chopin, Op. 22 que le pianiste russe ouvre ce cd. Une fois le thème tiré du Prélude, Op. 28 N° 20 en ut mineur du maître polonais exposé, Rachmaninoff démontre son savoir-faire et son ingéniosité dans une série de 22 variations, généralement très brèves. Il faut saluer l’approche de l’interprète qui aborde cette œuvre avec une sobriété digne du compositeur, tels que nous le connaissons par ses témoignages discographiques. D’un bout à l’autre de cet opus de quelques 22 minutes, Melnikov témoigne d’un lyrisme digne mais sans sécheresse comme d’une fine sensibilité, heureusement exempte de pâmoisons indues. On apprécie beaucoup son côté à la fois poétique et réfléchi dans la succession de variations XI à XIII au tempo lent ou modéré ou dans l’implacable marche de la XVIII. Mais il ne lui manque rien en matière de virtuosité, comme il le démontre dans l’entraînante XIX, ou la légèreté du Presto de la XX. Et il fait de son mieux pour donner le plus de caractère possible à la dernière variation, apothéose certes virtuose mais un peu creuse.
La troisième vedette n’est autre que la merveilleuse Ioulia Lejneva. Connue jusqu’ici principalement pour sa folle virtuosité dans le répertoire baroque, la soprano russe se montre vraiment à son meilleur dans ce choix de Romances, ces mélodies si typiquement russes, parfois sentimentales, parfois véhémente. Non seulement la chanteuse originaire de la lointaine île de Sakhaline n’en fait jamais trop, mais c’est une véritable leçon de chant qu’elle donne dans ce répertoire encore si peu connu chez nous et où Rachmaninoff est souvent à son meilleur, combinant des parties de piano virtuoses à une magnifique écriture vocale. Lejneva a tout : un timbre clair et diamantin, une diction parfaite couplée à une réelle intelligence du texte, un impeccable sens de la déclamation et du phrasé , une émission et un legato parfaits, la maîtrise de la délicatesse comme de la puissance, un vibrato toujours contrôlé. Ce que les deux exécutants nous offrent ici sont autant de petits bijoux impeccablement enchâssés. Il est bien sûr impossible de tout citer, mais comment résister au charme sans mièvrerie des Lilas, dont l’accompagnement « aquatique » fait beaucoup penser à Ravel ou à l’exquise tendresse de Il fait si bon ici (Zdes’ khorocho) ? Et Lejneva sait tout aussi bien raconter une histoire, transcendant le texte assez banal de Devant l’icône pour en faire une prenante scène dramatique où elle déploie de superbes aigus.
On l’aura compris, ce disque au minutage généreux ravira les amateurs de Rachmaninoff et pourraient agréablement surprendre ceux qui ne connaissent pas encore les musiques vocale du compositeur.
Son 10 - Livret 10 - Répertoire 9/10 - Interprétation 10.