Antal Doráti à Londres 

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Antal Doráti in London – The Mercury Masters, Volume 1. Helga Pilarczyk, Deems Taylor, Byron Janis, János Starker, Henryk Szeryng ; London Symphony Orchestra,  direction :  Antal Doráti. 1956-1969. Livret en anglais. 29 CD Decca Eloquence 4847015

Antal Doráti in London – The Mercury Masters, Volume 2.  Imre Pallo, Olga Szönyi, Muhaly Székely, Joseph Szigeti, Gina Bachauer, Henryk Szeryng János Starker, Géza Frid, Luctor Ponse, Rafael Puyana ; London Symphony Orchestra,  New Philharmonia, BBC Symphony Orchestra Festival Chamber Orchestra, direction :  Antal Doráti. 1962-1969. Livret en anglais. 28 CD Decca Eloquence. 4847106

Nouveau duo de coffrets Decca Eloquence qui reprennent le legs d’Antal Doráti à Londres pour le label Mercury, gravé entre 1956 et 1969. La très grande majorité de ces enregistrements ont été réalisés avec le London Symphony Orchestra, mais parfois avec le New Philharmonia (Suites de Tchaïkovski), le BBC Symphony Orchestra (Mandarin Merveilleux et Divertimento de Béla Bartók) ou le Festival Chamber Orchestra (Haydn et Mozart). 

Dans ces années 1950, la concurrence est rude à Londres au niveau discographique avec le tout nouveau Philharmonia Orchestra créé par Walter Legge pour enregistrer pour EMI et le Royal Philharmonic Orchestra fondé par Thomas Beecham et qui enregistre aussi pour EIM sans perdre de vue le London Philharmonic, alors dirigé par le légendaire Adrian Boult et qui avait signé un contrat discographique pour Decca. L'émulation est intense sur les rives de la Tamise. Dans ce contexte, le London Symphony Orchestra se rapproche de la firme Mercury pour amorcer l’une des aventures les plus fabuleuses de l”histoire du disque : la machine à jouer du LSO, la baguette de feu d’Antal Doráti, le chef star de Mercury auréolé du succès de ses enregistrements avec le Minneapolis Symphony Orchestra et la qualité des prises de son du label avec sa technique révolutionnaire déjà bien éprouvée. Ces enregistrements ont été réalisés au Watford Town Hall et au Wembley Town Hall, deux lieux parfaitement domestiqués par les équipes de Mercury. 

Feux d'artifices orchestraux 

Plusieurs de ces enregistrements sont depuis toujours des références que ce soit pour la qualité de l'interprétation ou celle de la prise de son, les deux étant parfois indépassables !  On peut ainsi écouter en boucle le Concerto pour orchestre de Béla Bartók, la suite de L’Amour des trois oranges de Prokofiev ou le ballet intégral de l’Oiseau de feu de Stravinsky. La clarté et la profondeur des prises de son sont magistrales, et ces musiques tranchantes et virtuoses brillent de mille feux sous la baguette incandescente du chef hongrois.  Bartók, Prokofiev et Stravinsky sont les têtes de gondoles de cette musique du XXe siècle, si aisées à s’adapter à la technique Mercury et au style de direction d’Antal Doráti. Que ce soit le Prince bois, le Château de Barbe Bleue, la Musique pour cordes percussion et célesta de Béla Bartók, la Suite scythe de Prokofiev ou le Scherzo à la Russe et le Chant du Rossignol de Stravinsky, toutes ces gravures sont des légendes. On se régale également d’autres grandes réussites comme ces albums consacrés à Berg, Webern et Schoenberg, étonnamment éruptifs et volcaniques. Si Doráti est à son affaire dans les musiques rythmées et énergiques, il sait styliser son art dans Parade de Satie, le Boeuf sur le toit de Darius Milhaud ou encore les Impressions brésiliennes et les Oiseaux de Respighi. L’efficacité rythmique du chef et l’ultra-virtuosité  des pupitres du LSO font évidemment un malheur dans la suite de Gayaneh de Katchaturian ou le ballet intégral Billy The Kid de Copland où tous les pupitres mitraillent de toutes parts. Dans toutes ces partitions modernes, nous assistons à un festival de couleurs et de pyrotechnie foncièrement grandiose. 

Musiques russes

Autre terre d’élection d’Antal Doráti, les musiques russes. Ayant pratiqué la fosse du ballet (il est lui-même l’auteur d’arrangements d'œuvres symphoniques pour des troupes de ballets), la baguette sait se faire conteuse d’une narration virtuose et poétique, aspects si présents dans la musique russe. Bien évidemment, sa gravure de Casse-noisette, le deuxième de ses trois intégrales du ballet, est une référence tout comme ce couplage magistral entre la suite de l’opéra le Coq d’Or de Rimski-Korsakov et les “Danses polovtsiennes” du Prince Igor de Borodine ou celui avec le pétaradant Capriccio espagnol et la démonstrative Grande pâque russe de Rimsky-Korsakov avec des pupitres de cuivres et des percussions au garde à vous et en costumes de parade ! Ça en met plein les oreilles pour le grand plaisir des hifistes et des amoureux de musique symphonique. On place au même niveau une intégrale des Symphonies de Tchaïkovski, portée par un élan jubilatoire. On adore les trois premières symphonies, tant conquérantes que poétiques, mais surtout une Symphonie n°4 avec du nerf et peu de gras, la quadrature du cercle. Doráti porte aux sommets les délicates et parfois ingrates quatre Suites pour orchestre.   

Répertoires de Haendel à Wagner 

Mais Antal Doráti est tout aussi à son affaire dans le grand répertoire et nombre de ses gravures londoniennes peuvent être légitimement portée au rang de références : les Symphonie n°5, n°6 et n°7 de Beethoven, les Symphonies n°1, n°3 et n°4 de Brahms (la Symphonie n°2 a été enregistrée à Minneapolis), les Symphonies n°7 et n°8 de Dvořák.  Dans ces partitions, la mécanique Doráti est à l'œuvre avec une optique dégraissée et conquérante que n’aurait pas renié un Harnoncourt. Il en résulte une tension inhérente, une pulsation énergique et une force d’impact grandiose, le tout en étant jamais brutal ou précipité. Que ce soit le final de la Symphonie n°5 de Beethoven ou celui de la Symphonie n°3 de Brahms, ce sont de véritables leçons de direction dans l’étagement des plans sonoress, la solidité de la construction et la vivacité de la masse instrumentale.  De Brahms, on thésaurise aussi le couplage entre les Variations sur un thème de Haydn dégraissées à la pointe sèche comme jamais et des Danses hongroises chorégraphiées dans un élan jubilatoire.

L’une de nos gravures préférées est celle de la Symphonie n°3 de Mendelssohn, sans doute l’une des plus grandes lectures de la discographie. Sans jamais précipiter son geste, Doráti sculpte les paysages d’Ecosse mélodieux mais parfois abrupts. Le coffret nous permet de découvrir des interprétations que l’on avait hélas jamais considéré comme cette Symphonie n°4 de Schumann, pugnace et racée qui ne cède presque rien aux lectures de légendes de Furtwängler, Karajan, Bernstein, Sawallisch…

On peut aussi se rassasier des ouvertures et préludes de Wagner, électriques dans le dramatisme, jamais épaisses mais surtout il faut écouter ces Rhapsodies hongroises de Liszt, qui trustent depuis toujours les sommets de la discographie : c’est encore du technicolor en feu d’artifice orchestral. La justesse des tempi et la précision stylistique contribuent encore et toujours à la qualité de ces enregistrements. 

Le coffret nous propose également quelques Haydn et Mozart avec parfois le Festival Chamber Orchestra, un orchestre de studio que EMI avait également convoqué pour des enregistrements avec Yehudi Menuhin. De Haydn, on retrouve une sélection de Symphonies : n°45, n°59, n°81, n°100 et n°101, toute dirigée avec grande classe et sens du dialogue entre les pupitres. De Mozart, on découvre les symphonies n°36 et n°41, là encore des gravures fines et racées. Bien sûr, on peut trouver que ces lectures ont vieilli dans leur concept, mais la manière de construire le développement des mouvements et de soigner les équilibres restent des modèles.  

Enfin, on peut se passer de l’albums Haendel avec la Water music et la Music for the Royal Fireworks dans des arrangements bodybuildés et tonitruants d'Hamilton Harty. Cela étant, ça sonne avec ampleur et on peut aimer cette grandiloquence certes hors d’âge, mais particulièrement festive. 

Antal Doráti, accompagnateur de concertos

Une large part de ces coffrets réside dans l’accompagnement de concertos avec une palette de solistes que ce soit la jeunesse charismatique de Byron Janis dans une lecture légendaire du "Rach 3" ou le vétéran Joseph Szigeti dans un Concerto de Beethoven, certes fragile mais émouvant et classieux.  L'une des meilleures adéquations artistiques réside dans le tandem avec Henryk Szeryng. Ce duo fait des étincelles dans les concertos de Mendelssohn, Schumann, Brahms, Katchaturian. En effet, tant Doráti que  Szeryng sont des stylistes et la combinaison de la plastique sonore et de la haute technicité de Szeryng avec la force de frappe du LSO dirigé avec tact et sens des couleurs par Doráti imposent ces lectures aux sommets ! On aime aussi la complicité avec l’excellente mais trop oubliée Gina Bachauer dans le Concerto n°4 de Beethoven et le Concerto n°2 de Chopin. Enfin, l’adéquation est aussi excellente avec le style plus stoïcien du jeune Janos Starker au violoncelle dans les Variations Rococo de Tchaïkovski, le Concerto pour violoncelle n°1 de Saint-Saëns  mais surtout le Concerto pour violoncelle de  Dvořák.  Enfin, le second coffret nous propose un inédit en CD intéressant en compagnie du claveciniste espagnol Rafael Puyana dans le Concerto pour clavecin de Manuel de Falla et  les Tres cantigas del Rey pour soprano (Heather Harper), clavecin et cordes deJulián Orbón, complété par des oeuvres baroques espagnoles pour clavecin seul et parfois avec instrumentistes, mais sans Antal Doráti.  

Dès lors, deux coffrets foncièrement indispensables que l’on peut considérer comme des piliers de l’art de l’interprétation et de l' histoire du disque. La réédition Mercury est superbe avec d’excellents textes de présentation de David Patmore. 

Note globale : 10 

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