En marge de son intégrale des cantates, la Bach-Stiftung de Saint-Gall magnifie les quatre Missae Breves
Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Messes en fa majeur, en la majeur, en sol mineur, en sol majeur BWV 233-236. Jessica Jans, Noëmi Sohn Nad, Lia Andres, soprano. Jan Börner, Alex Potter, altus. Werner Güra, ténor. Jonathan Sells, Daniel Perez, Matthias Helm, basse. Chœur et orchestre de la J.S. Bach-Stiftung, direction Rudolf Lutz. S022 et 2023. Livret en allemand et anglais (paroles des cantates en latin traduit en allemand). TT 55’30’’ + 53’05. J.S. Bach-Stiftung
Hasard du calendrier ou non (la notice du disque n’en fait pas mention), cela fait précisément cinq siècles après cette session de septembre 2023 que Martin Luther fut amené à participer à l'organisation du culte à Wittemberg en 1523. Sitôt avoir consigné Von Ordnung des Gottesdienst (De l'ordre du service divin) et Formula Missæ, la première célébration de la « messe allemande » eut lieu en 1525, avant la parution l’année suivante de Deutsche Messe und Ordnung Gottesdiensts, à portée indicative certes, à relativiser selon les contextes. On y relève le Sanctus, l’Agnus Dei. « Un service liturgique dans le style du temps de Bach heurterait probablement aujourd’hui nos auditeurs protestants dans la Suisse de l’Est, comme s’avérant plutôt catholique » relève Anselm Hartinger dans son interview (page 12, –nous traduisons).
C’est que Luther n’avait pas congédié la messe latine, au point que l’ancienne tradition des textes bibliques survivait pour la célébration de certaines grandes fêtes. Parallèlement à la structure de la missa brevis limitée au Kyrie et au Gloria, Bach écrivit ainsi quelques Sanctus. Cette nomenclature de la pratique cultuelle de l’époque baroque reste floue, tout autant que la cadre d’exécution, et doit en tout cas se distinguer du postérieur classicisme viennois qui préservait l'ensemble de l'Ordinaire de la messe mais de manière abrégée, évitant les répétitions textuelles, –ainsi les contributions de Mozart pour les cérémonies salzbourgeoises.
Reléguées dans l’ombre de la testamentaire Messe en si, les quatre Missae breves BWV 233-236 pâtirent des jugements de la postérité, sous les coups de Philipp Spitta (1841-1894) puis d’Albert Schweitzer (1875-1965) qui dénigrait le recyclage de certaines cantates. La discographie s’est ainsi longtemps limitée à Michel Corboz (Erato), et au coup d’éclat de Philippe Herreweghe (Virgin, juillet 1989, avril 1990) : vision lisse et épurée avec instruments anciens, servie par un quatuor vocal d’exception. D’autres interprétations succombèrent ensuite à la mode des effectifs réduits, avant que le jeune Raphaël Pichon et son enthousiaste ensemble Pygmalion (Alpha, 2008, 2010) ne restaurent une palette plus nourrie, emportée par des tempi contrastés.
On retrouve un large équipage pour cet enregistrement autour de la Bach-Stiftung de Saint-Gall, qui déploie une vingtaine de chanteurs et une quinzaine d’archets. Ce qui n’empêche pas la netteté d’articulation, et garantit une projection généreuse mais jamais empâtée. On distinguera un foudroyant Gloria in excelsis Deo BWV 235 comme gage d’une présence chorale partout exemplaire. Et quelle discipline dans le Cum Sancto Spiritu BWV 235, réglée au quart de tour ! –on y détecte toutefois une sorte de sifflement parasite, qu’on se plaira à dédouaner comme un vent de l’esprit, tout à fait en situation. Au-delà de ces entrains, on saluera aussi la plénitude fervente, celle qui s’empare du Kyrie BWV 236.
Tout aussi admirable, l’orchestre trouve une voie d’équilibre entre précision, conscience historiquement informée et expression radieuse. On saluera en son sein la contribution des souffleurs dans les deux premières messes, apportant ce qu’il y faut de robustesse (les cors de Stephan Katte et Thomas Friedländer) et de délicatesse (le traverso de Tomoko Mukoyama et Rebekka Brunner).
Captées à un an d’intervalle, les sessions alternent les solistes, globalement très satisfaisants. Même si le Qui tollis peccata mundi de Noëmi Sohn Nad semble un peu crispé dans le haut du registre. Au savoureux Domine Deus de Jonathan Sells dans la BWV 233 répond celui, plus incertain, de Daniel Pérez, hésitant entre chaste recto tono et vibrato (BWV 234). Troisième basse, Matthias Helm tend à raidir le Gratias agimus tibi propter dans une veine ligneuse, d’une tenue aussi sobre que Werner Güra dans Qui tollis peccata mundi BWV 235. Le diapason semble un peu bas pour le Quoniam tu solus sanctus de Jan Börner, quand l’autre altus, Alex Potter, est la séduction même dans le Domine Fili BWV 235, puis l’enjôleur Domine Deus en duo avec la soprano Lia Andres.
On doit enfin mentionner combien l’acoustique de la cathédrale de Saint-Gall, magnifiquement saisie par les micros, concourt au rayonnement de ces charismatiques performances. En marge de son intégrale des cantates, l’encyclopédique projet de l’institution helvète s’annexe une remarquable exploration des « messes luthériennes » du Cantor de Leipzig. N’étaient quelques bénignes regrets dans les numéros solistes, on n’est pas passé loin d’une absolue version de référence. Et redisons-le : pour l’accompagnement instrumental, et surtout les chœurs aussi charnus qu’impeccables, on n’a jamais entendu plus convaincant que cette prestation qui prend valeur de modèle. C’est encore un Cum Sancto Spiritu d’anthologie qui referme ce double-album.
Christophe Steyne
Son : 9,5 – Livret : 9 – Répertoire : 9,5 – Interprétation : 10