Fastueuse reconstitution d’un office de Vêpres en souvenir de la victoire de Lépante
1612 Italian Vespers. Œuvres de Lodovico Grossi da Viadana (c1560-1627), Giovanni Gabrieli (c1554-1612), Bartolomeo Barbarino (c1568-c1617), Andrea Gabrieli (c1532-1585), Giovanni Pierluigi da Palestrina (1525-1594), Claudio Monteverdi (1567-1643), Francesco Soriano (c1548-1621). I Fagiolini, Robert Hollingworth. Clare Wilkinson, mezzo-soprano. Jonathan Sells, basse. Gawain Glenton, cornet. David Miller, théorbe. David Roblou, James Johnstone, orgue. Janvier 2012, réédition 2025. Livret en anglais ; paroles en latin, traduction en anglais. 78’37’’. Coro COR16212
Capté en octobre 2010, le premier album d’I Fagiolini pour Decca (« Mass in 40 parts », autour de la messe Ecco si beato giorno d’Alessandro Striggio) avait marqué les esprits et les oreilles, pour son goût des œuvres complexes et son ambition du faste. Pour le même label rouge et bleu, « 1612 Italian Vespers » entendait poursuivre ce succès discographique, alors qu’on célébrait le quatre-centième anniversaire de la disparition de Giovanni Gabrieli, concomitante à une collection de psaumes vespéraux de Lodovico Grossi da Viadana (c1560-1627). Si vous aviez raté cette parution, la voici rééditée chez Coro, avec un informatif livret qui plante le décor historique de cette tentative de reconstitution, avec l’aide du professeur John Harper, emeritus de l’Université de Bangor : un office de Vêpres en Italie du nord au début du XVIIe siècle, commémorant la bataille navale de Lépante (1571) qui signa l’écrasante victoire de la Sainte-Ligue contre la flotte de Sélim II.
Un triomphe qui stoppa l’hégémonie ottomane dans la région et connut un retentissement européen. Le Ciel fut loué. On institua une fête du Saint-Rosaire. Giovanni Gabrieli contribua à la tradition mémorielle par un Magnificat qui lui est attribué, –conservé sous forme incomplète et retouchée dans les archives de l’Archiduc Ferdinand à Graz. Hugh Keyte avait entrepris de la reconstruire dans les années 1990 : un travail interrompu, puis repris à l’instigation de Robert Hollingworth. Conformément aux événements militaires du contexte, le musicologue interpole volée de cloches, fanfare, échos de canonnade et réminiscence de l’Aria della Battaglia d’Andrea Gabrieli (plage 14, 6’38).

Le programme inclut le tout premier enregistrement de cinq psaumes de Lodovico Grossi da Viadana, à deux chœurs, mais dont la partition permet l’extension à quatre : l’interprétation a ici opté pour le renfort de deux ensembles instrumentaux (violon, cornet, sacqueboute, douçaine, orgue…). Dans le cadre des fêtes majeures comme celles du Rosaire, les antiennes en plain chant avaient coutume d‘être redoublées, ce qui est le cas ici par des motets tels que l’Exaudi Deus de Bartolomeo Barbarino, le Quae est ista de Palestrina, Ab aeterno ordinata de Monteverdi. Une brève Toccata de l’oncle Gabrieli est aussi intercalée, sous les doigts de James Johnstone. Le programme se conclut par le motet In ecclesiis de Giovanni Gabrieli, qui a fait l’objet d’une extrapolation polychorale par Hugh Keyte : un couronnement sans nécessité liturgique mais considérant la circonstance, contesterait-on la légitimé d’entendre résonner cet alléluia ?
La production Decca n’avait pas lésiné : une cinquantaine de chanteurs et instrumentistes, une schola grégorienne étaient réunis dans une église londonienne pour cette grandiose cérémonie, auréolée par la réverbération du lieu. On pourrait certes en discuter les choix, tant pour la structure du rite que pour les complétions conjecturales. Tout amateur des réalisations de Paul McCreech chez DG-Archiv, cultivant l’hommage à l’apparat vénitien, pourra toutefois succomber à ce festin sacré, dont la charismatique exécution et l’envergure audiophile ne manquent pas d’impressionner.
Christophe Steyne
Son : 9,5 – Livret : 9,5 – Répertoire & Interprétation : 10