Faut-il transcrire pour le violon ?
Malgré un répertoire d’œuvres originales d’une grande richesse, les violonistes ont toujours cherché à l’enrichir de transcriptions en poussant les compositeurs à adapter des pages destinées à d’autres instruments (ou à la voix). Ça n’a pas toujours marché, mais il faut reconnaître que certaines de ces partitions revisitées se sont imposées au point d’en faire oublier les œuvres dont elles étaient issues.
Premier exemple, les Cinq Mélodies, op. 35a, de Prokofiev. Ces mélodies sont le fruit des relations entre Prokofiev et ses interprètes, la chanteuse Nina Koshetz, pour qui il composa la version chantée, et le violoniste Paul Kochański qui réalisa l’essentiel de l’arrangement pour violon et piano. Fut une époque où elles étaient l’apanage de David Oïstrakh ou Leonid Kogan. Les choses ont changé. Elles font maintenant partie du répertoire. Et on attendait un urtext que Henle a pu nous offrir, maintenant que Prokofiev est tombé dans le domaine public (mais attention, sa musique est encore protégée en France). À l’origine, cinq mélodies chantées ou plutôt cinq vocalises, sans paroles. Elles sont difficiles ces mélodies, la destinataire de l’œuvre se sent dépassée par certaines d’entre elles. Le violoniste Joseph Szigeti suggère à Prokofiev de les adapter au violon. Mais c’est Paul Kochański, le champion de la musique de Szymanowski, qui va s’en charger. Prokofiev procède à quelques modifications et Kochański en fait une musique spécifiquement écrite pour le violon. Prokofiev voulait lui en donner la paternité totale, mais finalement le nom de Kochański restera celui d’un arrangeur (comme pour les Six Chansons populaires espagnoles de Manuel de Falla). L’édition urtext de Henle, réalisée par Fabian Czolbe, repose sur la première édition.

Autre transcription de Prokofiev, sa Sonate pour violon et piano n°2, adaptation de la Sonate pour flûte et piano. C’est David Oïstrakh qui lui servit de guide pour passer de l’écriture pour flûte à celle destinée au violon. Dans le cas présent, les sources étaient nombreuses : Prokofiev était revenu en Russie et l’édition soviétique, qu’il l’a lui-même supervisée, est considérée comme la source la plus authentique. Viktoria Zora, l’éditrice du nouvel urtext chez Henle, a choisi de ne pas retenir une autre source très crédible, l’édition américaine réalisée sous la houlette de Joseph Szigeti, car Szigeti, bien que possédant une copie de l’original, avait procédé à de nombreuses modifications rythmiques ou dynamiques. D’autres éditions ont circulé après la mort de Prokofiev, plus ou moins authentiques. Un retour aux sources s’imposait. À noter que Henle offre la possibilité de consulter en ligne les doigtés et coups d’archet de David Oïstrakh et de Joseph Szigeti. Et les amateurs de comparaisons pourront se reporter à l’urtext de la version pour flûte que Henle vient également de publier.

Transcription encore, les deux sonates op. 120 de Brahms, à l’origine pour clarinette et piano, dont le compositeur réalisa, peu après leur publication, une version pour violon et piano. Plus qu’une transcription, il s’agit d’une véritable adaptation. Les registres, la spécificité de jeu des instruments impliquaient de nombreuses modifications avec des conséquences induites dans la partie de piano. Ces sonates connaissent par ailleurs une version alternative à l’alto qui fonctionne très bien car les problèmes de tessiture sont presque inexistants. Et les altistes, qui manquent de répertoire, ont récupéré avec enthousiasme ces petits chefs-d’œuvre. Mais rien de tel au violon, pour lequel Brahms avait déjà livré ses trois belles sonates, plus brillantes, moins intimes et plus violonistiques. Henle publie la version pour violon de l’opus 120 dans une édition de Bernd Wiechert. Ce n’est pas le premier urtext de ces œuvres (Bärenreiter avait fait paraître le sien il y a une dizaine d’années), mais les interprètes apprécient généralement la double présentation de la partie de violon, une en urtext pur, l’autre réglée et doigtée par un grand soliste, en l’occurrence Frank Peter Zimmermann.
À ce petit panorama de transcriptions, j’ajouterai un volume d’œuvres originales, cette fois, la musique pour violon et piano de Grieg, éditée par Ernst-Günter Heinemann, Einar Steen-Nokleberg et Ego Voss chez Henle : les trois sonates et une courte marche, op. 22 n°2. Des trois sonates, seule la troisième s’est imposée au répertoire, peut-être grâce à l’enregistrement historique de Fritz Kreisler et Serge Rachmaninov, l’un des rares témoignages sonores de ce duo de légende. Elle est aussi citée dans le Doktor Faustus de Thomas Mann.
Alain Pâris