Valentin Malinin à la Fondation Louis Vuitton : un récit pianistique au cœur de Cage

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Deuxième prix du Concours Tchaïkovski en 2023 et premier prix du French Riviera Masters en 2025, Valentin Malinin demeure encore peu connu en France. La Fondation Louis Vuitton a pourtant eu l’heureuse idée de lui confier un programme en miroir avec les six toiles intitulées Cage, présentées dans l’exposition Gerhard Richter visible jusqu’au 2 mars.

Intitulé « Music of changes », le récital s’articule autour de cinq œuvres de John Cage — Metamorphosis (1938), Quest (1935), The Perilous Night (1944), Ophelia (1946) et In a Landscape (1948). Deux pièces d’Henry Cowell s’y ajoutent, ainsi que Countertrend, composition du pianiste donnée en création mondiale, et une œuvre de Karina Baras, sa professeure de composition.

Dans le programme de salle, Malinin propose lui-même un texte où se déploie une pensée à la construction presque philosophique : « un principe divin de l’univers », « la complexité de l’existence », « la figure humaine [qui cède] devant le monde environnant et ses horreurs », « la peur de la solitude, lorsque l’amour se mue en malheur », puis « l’esprit humain [qui] refuse la soumission ». Reviennent encore l’amour, à travers la figure d’Ophélie, et l’idée d’« un requiem silencieux », disparition des passions laissant la Nature subsister « au-delà de toute emprise humaine ». En filigrane de ce récit affleure l’esprit irlandais de la Banshee, que Cowell avait imaginé en musique en 1925.

Sous des lumières successivement bleues, rouges puis jaune clair, le pianiste joue avec une détermination qui semble affirmer ce parcours narratif. Deux pianos occupent la scène ; l’un, déjà préparé, reçoit encore quelques objets destinés à en modifier le timbre et la texture. Dans un tel répertoire, les critères habituels d’appréciation — virtuosité, éloquence du phrasé… — deviennent inopérants. On devine pourtant sans peine l’étendue de ses moyens, autant que l’originalité de sa démarche. Ses doigts vont souvent directement vers le fond du clavier, avec la force qui descend tout droit de la tête et de l’épaule, il obtient un son d’une certaine dureté — presque minérale — qu’il nuance avec subtilité. De ce contraste naît un clair-obscur propre à soutenir son récit pianistique, jusqu’à un relâchement final qui évoque l’issue d’une lutte existentielle.

Ainsi fait-il résonner Aeolian Harp de Cowell avec une infinie douceur, notamment par le jeu des pédales, ouvrant sur le vaste horizon d’In a Landscape de Cage, l’ultime pièce de ce programme. Au centre du récit, Countertrend. Après l’avoir interprété, il fait un tour de la scène en courant, comme pour « démanteler tout ce qui entrave la vie », les yeux grands ouverts, presque possédé. Cette immersion totale donne le sentiment d’une interprétation vécue de l’intérieur, où l’expression devient l’incarnation même de ses idées musicales.

En bis, 4’33. Le temps est programmé sur sa tablette, qu’il montre discrètement au public ; plutôt que de rester immobile devant le premier piano, il sort quelques objets et en dispose de nouveau sur les cordes du second.

Par ce récital, Valentin Malinin révèle une personnalité musicale singulière, sinon non conformiste. Une découverte qui donne envie de suivre avec attention l’évolution de ce jeune interprète.

Récital du 18 février 2026 à l’Auditorium de la Fondation Louis Vuitton, Paris.

Victoria Okada

Crédit photographique : DR

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