Fort de ses ensembles maison, Ricercar publie la première intégrale des œuvres disponibles des ancêtres de Bach

The Ancestors of Johann Sebastian Bach — Complete Works. Johannes Bach (1604-1673), Heinrich Bach (1615-1692), Johann Michael Bach (1648-1694), Johann Christoph Bach (1642-1703), Georg Christoph Bach (1642-1697), Johann Sebastian Bach (1685-1750) : motets, concerts spirituels, cantates et musique instrumentale. Vox Luminis, direction Lionel Meunier ; Ensemble Clematis, direction Leonardo García Alarcón ; Ricercar Consort ; Brice Sailly et Lucie Chabard, clavecins ; Cindy Castillo, orgue. Notice en anglais. 6 CD Ricercar RIC 113.
Insatiable rassembleur de musiques méconnues, Jérôme Lejeune est comme cela. Il vagabonde, découvre et révèle au disque des musiques perdues : œuvres pour instruments disparus, vieux baroques allemands, ancêtres de Bach. À chaque coup, le mélomane s'émerveille et… attend la suite, car survient toujours un moment où notre homme a en mains les moyens de nous livrer une image exhaustive de son sujet : il s'empresse alors d'enregistrer ce qui manque avec ses ensembles liges, et l'on débouche sur une intégrale du type Weckmann ou une histoire approfondie des instruments. L'érudition de la présentation sert d'écrin à un passionnant parcours musical. Et ces albums de référence se succèdent pour notre plus grand bonheur, sans que l'on sache vraiment quelle sera la prochaine découverte. Une chose est certaine : l'ami Jérôme a encore des réserves dans sa manche.
En visite dans le clan Bach
Cette fois, le sujet s'impose : au point que l'on se demande comment personne n'y avait pensé plus tôt. Tout le monde sait que Jean Sébastien baigne dans un clan familial passionné qui l'a entouré et formé après le décès rapide de ses parents. Quatre générations le précèdent depuis l'ancêtre Vitus Bach, mort en 1619, le joueur de cistre (celui-ci est évoqué par une petite pièce pour cistre de Hans Neusidler, 1508-1563). Pour la suite, Jérôme Lejeune travaille sur la base du document généalogique préparé par Jean Sébastien lui-même à partir de 1735 : il recense quinze hommes musiciens sur les générations qui le précèdent. Tous se voient attribuer un numéro, et Jean Sébastien se donne le numéro 24. Cela ne veut pas dire que nous conservions des témoignages de leur production : pour 8 d'entre eux, nous ne disposons d'aucun document. Tout au plus connaît-on les fonctions qu'ils ont exercées (généralement directeur ou membre reconnu des musiciens de la ville).
Une très riche généalogie
Pour les autres, ce coffret est une véritable mine d'or. Des deux fils de Vitus, seul Hans fut musicien (à la ville de Wechmar). Il eut deux fils musiciens : Johannes, qui est la première forte personnalité du clan (1604-1673). On a de lui un motet à 8 voix, une aria strophique à 4 voix et surtout un impressionnant motet en dix parties distinctes, Unser Leben ist ein Schatten. Heinrich, le deuxième fils, fit l'essentiel de sa carrière à Arnstadt. On conserve de lui un concert spirituel avec une partie instrumentale originale par le dialogue qui s'inscrit entre les cordes, et un Kyrie polyphonique sans doute inclus dans une messe brève dont le Gloria est perdu. Improvisateur reconnu, il ne nous est connu que par des chorals repris dans des recueils postérieurs et deux sonates a cinque pour violons qui lui sont attribuées.
Nous sommes par contre mieux renseignés par l'œuvre de ses fils. Greffier municipal et organiste, Johann Michael fit l'essentiel de sa carrière à Gehren. Il n'eut pas de fils, mais une de ses filles, Maria Barbara, fut la première épouse de Jean Sébastien. On possède de lui pas moins de 13 motets aux formes diverses, 7 concerts spirituels et de la musique instrumentale (une sonate pour cordes, une Partia pour deux clavecins et des chorals pour orgue).
Organiste à la Georgenkirche et claveciniste à la cour ducale, le fils aîné, Johann Christoph, passa l'essentiel de sa vie à Eisenach. Son œuvre est sans doute la plus importante à nous être parvenue. C.P.E. Bach souligne son inventivité et sa capacité à s'adapter aux goûts de son époque. Il alterne en effet des motets de style archaïque (9, plus deux motets funèbres) et des concerts spirituels et cantates (sept) au ton plus novateur. Le long motet Merk auf, mein Herz mérite un examen particulier : pour sa longueur (plus de 13 minutes) et sa subdivision en sept versets soigneusement personnalisés. Il montre une originalité plus affichée dans ses concerts spirituels et cantates, tel le lamento Ach, dass ich Wassers gnug hätte, un véritable tube de l'Allemagne du Nord du XVIIe siècle, dont Jean Sébastien souligne la profondeur. L'élément théâtral devient fort présent pour évoquer le combat dans le ciel de saint Michel et du dragon (Es erhub sich ein Streit) ou pour une cantate de mariage très développée (plus de 26 minutes !), Meine Freundin, du bist schön. Instrumentalement, nous disposons de trois cycles d'airs avec variations. Suit encore un Veni Sancte Spiritus, attribué par le musicologue Peter Wollny, le grand expert de la famille Bach, à Johann Christoph, le frère aîné de Jean Sébastien.
Pour le plaisir de se faire plaisir
La dernière œuvre est une pièce de circonstance destinée à être interprétée lors d'une fête de famille, où chacun entonnait sa partie non sans l'ornementer : Siehe, wie fein und lieblich ist's de Georg Christoph Bach, oncle de Jean Sébastien. Et, pour faire bonne mesure, on y ajoute une autre page de circonstance écrite dans le même esprit, de la main du cantor de Saint-Thomas cette fois : le fameux Quodlibet BWV 524 !
Ne manque finalement qu'Ambrosius, le propre père de Jean Sébastien. Mais rassurez-vous, il hérite en compensation du portrait de couverture du livret, un tableau attribué à Johann David Herlicius.
Des interprétations hors pair
La base du coffret repose bien sûr sur les publications, fêtées à leur parution, de Vox Luminis (l'intégrale des motets, des cantates et concerts spirituels de la famille Bach), de l'ensemble Clematis (musique instrumentale) et de Cindy Castillo (aux orgues de l'église Saint-Loup). À quoi s'ajoute le disque des cantates de fête par Leonardo García Alarcón avec l'ensemble Clematis. Le reste a été confié aux mêmes et à leurs associés pour compléter l'intégrale. C'est dire l'excellence de l'ensemble. Pas de trace, par contre, des premiers enregistrements de l'époque héroïque de Ricercar : des motets par Philippe Herreweghe et des disques du Ricercar Consort, à l'exception du Wie bist du denn, o Gott, in Zorn de Johann Christoph avec Max van Egmond. Ces 6 CD s'imposent d'abord par la cohérence de leur propos et l'excellence de leurs interprétations, encore renforcées par la qualité des commentaires qui reflètent aussi bien la science que la passion de leur auteur, Jérôme Lejeune.
Son 9 — Livret 10 — Répertoire 10 — Interprétation 9



