Geneviève Laurenceau brosse un portrait chatoyant du violon anglais au XXe siècle
An English Violin. Guirne Creith (1907-1996) : Concerto pour violon et orchestre en sol mineur. Edward Elgar (1857-1934) : Chanson de nuit op. 15 n° 1 ; Chanson de matin op. 15 n° 2 ; La Capricieuse op. 17 ; Sospiri op. 70. Rebecca Clarke (1886-1979) : Midsummer Moon ; Lullaby ; Chinese Puzzle. William Walton (1902-1983) : Canzonetta ; Scherzo. Geneviève Laurenceau, violon ; Jean-Frédéric Neuburger, piano ; Orchestre de Picardie, direction David Niemann. 2025. Notice en français et en anglais. 59’ 50’’. NoMadMusic NMM130.
Originaire de Strasbourg, la violoniste française Geneviève Laurenceau (°1997) a débuté le violon dès l’âge de trois ans, a eu pour maîtres Wolfgang Marschner, Zakhar Bron et Jean-Jacques Kantorow et a remporté quelques prix internationaux. Elle a été, de 2007 à 2017, premier violon de l’Orchestre national du Capitole de Toulouse, tout en pratiquant assidûment la musique de chambre. Elle compte à son actif une série d’albums parus sous divers labels (Naïve, Mirare, CPO, Alpha…) où Mozart, Brahms, Fauré, Magnard, mais aussi Durosoir, Piazzolla ou Karol Beffa sont servis avec bonheur. Une nouvelle production propose, comme le précise elle-même la soliste dans un texte de présentation, un portrait musical de famille dans l’Angleterre du tournant du XXe siècle, diversifié et sensible, où la pureté peut côtoyer le kitsch, où la grandiloquence tutoie l’intime, où la badinerie se joue de la profondeur, réunissant un ensemble d’œuvres qui font vibrer l’âme.
Le programme s’ouvre par une partition méconnue d’une compositrice peu fréquentée. Il existait pourtant déjà une version du Concerto pour violon de la Londonienne Guirne Creith, jouée par Lorraine McAslan, avec le Royal Scottish National Orchestra dirigé par Martin Yates (Dutton, 2009) ; celle qui est ici proposée est une première française, Geneviève Laurenceau ayant déjà donné l’œuvre en concert, notamment à Avignon en 2024. Qui est Guirne Creith, qui sort ainsi de l’ombre ? Une enfant prodige, qui émerveille dès ses huit ans. Elle étudie à la Royal Academy of Music dès 1923, sous la tutelle de Benjamin Dale (1885-1943) et Stanley Marchant (1883-1949), et est vite tentée par la composition et la direction d’orchestre, tout en se produisant avec succès comme pianiste, notamment sous la baguette de Henry Wood (1869-1944). La BBC diffusera certaines de ses pages symphoniques. La bien utile notice révèle que le Concerto pour violon de Guirne Creith est une découverte manuscrite posthume. Dédié au virtuose londonien Albert Sammons (1886-1957), qui fut le créateur du concerto de Delius en 1919, il avait été donné en 1936 à la BBC, salué par une revue musicale comme intensément imprégné d’une romance luxuriante et sensuelle.
Ces deux derniers adjectifs définissent bien l’atmosphère de ce concerto en trois mouvements d’une durée globale d’un peu plus de vingt-six minutes. Sans parler de chef-d’œuvre, on lui reconnaîtra une capacité mélodique de qualité, d’inspiration romantique, avec des épanchements bienvenus, en particulier dans l’Adagio con intimo sentimento, dont la sensibilité émouvante, à la manière de Delius, touche le cœur dans un élan poétique L’audition est agréable, l’investissement de Geneviève Laurenceau étant sans failles ; on sent qu’elle aime cette musique aux côtés chatoyants et qu’elle s’y investit. Tout comme l’Orchestre de Picardie, que l’Allemand David Niemann dirige avec chaleur. Voilà en tout cas une rareté qui fait mieux connaître Guirne Creit. Après un accident qui mit fin à sa carrière de pianiste en 1952, elle se consacra au chant et à l’enseignement et vécut aussi en France, où, responsable d’un domaine viticole, elle écrivit des ouvrages de cuisine et d’œnologie.
Le reste du programme consiste en un récital violon/piano, avec le Parisien Jean-Frédéric Neuburger (°1986) pour partenaire. Si les trois pages de Rebecca Clarke, qui était altiste de formation et fut l’élève de Sir Charles Stanford et de Lionel Tertis, et les deux de William Walton sont d’un parfum virtuose subtil, voire brillant, c’est à Elgar que l’on accordera la plus grande attention, grâce aux séductrices Chansons de nuit et du matin, composées sans doute à la fin de la décennie 1880, à la malicieuse Capricieuse, mais surtout à Sospiri, qui date du début de la Première Guerre mondiale. C’est un joyau d’une grande finesse.
Très complices, le violon et le piano traduisent avec une généreuse chaleur cet univers anglais auquel ils rendent un hommage vibrant. Mais c’est bien sûr à la méconnue Guirne Creith que l’on classera cet album aux accents sensibles.
Son : 8,5 Notice : 10 Répertoire : 9 Interprétation : 10
Jean Lacroix