Élodie Vignon met le pied à l’étrier d’une intégrale prometteuse de l’œuvre pour piano de Debussy

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Claude Debussy (1862-1918) : Intégrale de l’œuvre pour piano, vol.I « Soirs d’or ». Élodie Vignon, piano ; Nathanaël Gouin, second piano. 2025. Deux CD (165’32’’). Cypres, CYP1687.

Ce double album, premier jalon d’une nouvelle intégrale de l’œuvre pianistique de Debussy, s’impose comme une heureuse surprise, presque une révélation. On y découvre en effet un Debussy que l’on entend rarement : dépouillé de ses voiles les plus épais, affranchi de ces nappes de résonances où, trop souvent, le discours se dissout. Habituellement enrubannée dans des basses charnues et des halos sonores qui brouillent les lignes, la musique pour piano de Claude de France se perd fréquemment dans les brumes – une vision qui se défend, mais n'a pas que des avantages. Sous les doigts d’Élodie Vignon, elle se déploie au grand jour : les strates s’illuminent, les lignes se précisent, les paysages enneigés scintillent.

Rien de fortuit dans cette clarté retrouvée. Dans l’entretien qu’elle nous a accordé et que nous publierons par ailleurs, la pianiste française explique son travail minutieux sur l’équilibre des aigus, la recherche d’une transparence accrue du discours, et son désir de livrer de ces pages une lecture à la fois sensuelle et lisible. L’ivresse ne naît plus ici de la confusion, mais de la suavité des thèmes, de la fluidité harmonique. Vignon érige ainsi à son compositeur de prédilection un monument d’une rare cohérence, qui évite toute redondance.

Tous ceux qui ont côtoyé Debussy – Marguerite Long, Alfred Cortot, Emile Vuillermoz – ont souligné l’importance qu’il vouait au timbre moiré du piano, à la qualité du son, aux longues résonances zébrées d’harmoniques. S’il considérait l’art de la pédale comme « une sorte de respiration », il confia pourtant à Jacques Durand, le 1er septembre 1915, alors qu’il composait les Études : « La tranquille vérité est, peut-être, que l’abus de la pédale n’est qu’une manière de dissimuler un manque de technique, et puis, qu’il faut faire beaucoup de bruit pour empêcher d’entendre la musique que l’on égorge ».

Optant pour une organisation chronologique, Élodie Vignon choisit aussitôt de la bousculer : son intégrale s’ouvre, en effet, sur la transcription pour deux pianos du Prélude à l’après-midi d’un faune, réalisée en 1895 – seule page du corpus pianistique debussyste à n’avoir pas été conçue d’emblée pour le clavier. En inaugurant ainsi son parcours par l’œuvre qui marque l’entrée de la musique dans la modernité, la pianiste affirme d’entrée de jeu la place centrale de Debussy dans l’histoire musicale. Toute la sensualité, toute la passion charnelle du poème de Mallarmé affleurent sous ses doigts, dès l’arabesque initiale de ce Prélude que le compositeur voulait « doux et expressif ».

La chronologie permet de suivre pas à pas l’évolution du langage debussyste. On mesure ainsi le chemin parcouru entre la seconde des Images oubliées, Souvenir du Louvre, et la Sarabande de Pour le piano, qui en constitue la version définitive ; ou encore celui entre Jardins sous la pluie, conclusion des Estampes,et Quelques aspects de « Nous n’irons plus au bois » parce qu’il fait un temps épouvantable, qui en constitue la lointaine préfiguration.

Le premier disque rassemble les premiers essais de Debussy au clavier : les pages de jeunesse (1880-1890) – Danse bohémienne, Arabesques, Rêverie, Ballade, Valse romantique, Nocturne et Mazurka –, puis les œuvres qui, une décennie plus tard, le mèneront à la maturité : Suite bergamasque, Tarentelle styrienne et Images oubliées. Avec la Tarentelle styrienne – dont le titre ment doublement –, annonciatrice des innovations de l'auteur de Pelléas dans le domaine de l’harmonie et l’art de la modulation, la Suite bergamasque s’impose comme la partition la plus accomplie de cette période : le Prélude façonné par Élodie Vignon brille de mille feux ; la poésie s’invite dans l’immortel Clair de lune. Malgré certaines pages plus anecdotiques, un charme indéniable se dégage de ces œuvres, encore marquées par Chopin et par la nouvelle école russe – Borodine en tête –, mais déjà tendues vers l’émancipation.

Le second disque ne réunit que des chefs d’œuvres : Pour le piano, hommage aux polyphonistes français du XVIIIe siècle, au premier rang desquels Rameau et Couperin ; les Estampes, imprégnées d’exotisme ; les deux séries des Images, Masques, D’un cahier d’esquisses et L’Isle joyeuse. Seules manquent à l’appel trois pages pour deux pianos : la Petite Suite, la Marche écossaise et Lindaraja.

Tout au long de ce double album – dont la splendeur envoûtante des Images et des Estampes suffirait à justifier l’acquisition immédiate – se succèdent onirisme (Ballade, Et la lune descend sur le temple qui fut), tendresse et passion amoureuse (L’Isle joyeuse), humour (la Deuxième Arabesque ou Quelques aspects de « Nous n’irons plus au bois ») et chevauchées épiques (Danse bohémienne). La gracieuse Élodie Vignon impose à chaque pièce une vision attentive et inspirée. On se laisse gagner par ce climat d’attente qu’elle insuffle au Prélude à l’après-midi d’un faune, à Pagodes ou à la première des Images oubliées ; on est saisi par la virtuosité tempétueuse déployée dans Masques ou Jardins sous la pluie ; on savoure la souplesse avec laquelle elle restitue l’alternance de rythmes binaires et ternaires, ce balancement si caractéristique de l’écriture debussyste ; on s’émerveille enfin de la netteté avec laquelle elle distingue les profils mélodiques et rythmiques dans ces millefeuilles sonores à l’architecture prodigieuse. N’est-ce pas précisément ce souci d’individualiser rythmes, timbres et volumes sonores qui conduisit Debussy à recourir à une notation sur trois portées dans la seconde série des Images ? On se réjouit, enfin, de (re)découvrir des pages injustement négligées – D’un cahier d’esquisses ou le Nocturne en ré bémol majeur – que Vignon transforme, une fois encore, en or pur.

Son : 10 – Livret : 10 – Répertoire : 10 – Interprétation : 10

Olivier Vrins

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