Guillaume Coppola sur le traces du Satie amoureux 

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Le pianiste Guillaume Coppola célèbre Erik Satie, en cette année du Centenaire de sa disparition, avec un album qui nous emmène sur la piste du compositeur en amoureux. Cette proposition dénote dans le contexte éditorial et nous a donné envie de nous entretenir avec ce musicien. 

Votre album porte le  titre de  “Satie Amoureux”, pourquoi cet angle d’approche ? 

En 2023, le Centre Pompidou-Metz m’a proposé un récital Satie à l’occasion de l'exposition consacrée à Suzanne Valadon. J’ai alors réalisé que cette artiste était la seule femme que l’on connaisse dans la vie du compositeur et que peu de gens étaient au courant de cette liaison. Même si elle n’a duré que six mois, tout en étant conflictuelle, elle a laissé des marques indélébiles chez Satie, qui a continué à lui écrire des centaines de lettres sans les lui envoyer… Cette histoire m’a touché. 

Si on voit bien le lien entre la célèbre valse chantée ‘Je te veux” et l’amour, on ne perçoit pas de prime abord ce lien avec la "Sonate bureaucratique" et l’amour ? Comment avez-vous sélectionné les œuvres présentées sur disque ? 

En effet, même si la Sonatine bureaucratique raconte l’histoire d’un employé qui « aime une jolie dame » (mais « il aime aussi son porte-plume, ses manches en lustrine verte et sa calotte chinoise » — sic !), cette parodie de Clementi n’a pas vraiment de lien avec l’amour… 

En fait, j’ai voulu réaliser un portrait du compositeur un peu à sa manière, c’est-à-dire décalée, jamais là où on l’attend… Les rares pièces composées pendant et après la relation avec Valadon (Bonjour Biqui, Danses gothiques, Vexations) sont d’une grande modernité et à l’opposé du style amoureux attendu dans ce genre d’épisode biographique, alors que l’idée de l’amour est par ailleurs présente dans de nombreuses œuvres, principalement liées au café-concert, puisque Satie a été pianiste de cabaret et a accompagné des chanteuses comme Paulette Darty, surnommée « la reine de la valse lente ». Je te veux, Poudre d’or, Tendrement, La Diva de l’Empire témoignent de cet aspect. Ensuite, j’ai élargi le prisme pour aborder les différentes phases créatrices du compositeur, qui a toujours cherché à masquer sa solitude dans le mystique, l’humour, voire la provocation. 

Au-delà de ces partitions, quel lien avez-vous avec la musique de Satie. En quoi, cette musique vous touche-t-elle ?  

J’aime la musique de Satie depuis que je suis gamin. Un oncle m’avait fait découvrir le disque de Daniel Varsano que j’écoutais en boucle, puis j’ai déchiffré et joué pour moi seul les Gnossiennes et Gymnopédies qui m’envoûtaient, et déjà à cette époque j’adorais chercher des sonorités inouïes en lien avec les indications du compositeur : « Questionnez », « Ouvrez la tête », « Du bout de la pensée » … Un vrai travail poétique pour l’imaginaire d’un interprète ! 

Il y a une sensualité mêlée de pudeur chez ce compositeur, qui transparaît jusque dans ses intentions parfois extrêmes ou provocantes : son ironie est souvent un masque, comme pour se protéger.   

Pendant longtemps Satie a souffert d’une image un peu négative auprès des musiciens classiques. On en parle parfois beaucoup mais on le joue et on l'enregistre peu. Pensez-vous que cette image a changé  ? 

J’ai l’impression que Satie divise encore et toujours aujourd’hui. Mais je pense qu’il en serait ravi ! Certains musiciens le considèrent peut-être comme un imposteur (ce qui était déjà le cas de son vivant), à cause de la prétendue facilité, d’écoute et de jeu de certaines pièces, mais ceux qui se plongent sérieusement dans son univers multiple et inclassable deviennent passionnés… jusqu’à en devenir parfois fanatiques ! Il y a des colloques exclusivement consacrés à ce compositeur, où les musicologues vont très loin dans des aspects complètement ignorés du public.

Avec Satie, l’idée précède la musique, du moins le titre seul parvient à imposer un cadre imaginatif. Est-ce qu’il y a des difficultés à interpréter Satie et à habiter ses images mentales ? 

C’est un processus très empirique, qui est propre à chaque interprète. La difficulté est de savoir où se situer, jusqu’où aller dans une intention. On est sans cesse en train de chercher des solutions, une manière d’exprimer tel ou tel aspect, puis finalement il faut peut-être prendre une certaine distance au moment de le jouer. Il n’y a jamais de certitude dans l’art de l’interprétation, mais c’est particulièrement le cas avec Satie. Et comme il maniait avec délice le second degré, cela ajoute au doute ! Mais c’est probablement aussi cela qui me plaît, l’essence fragile et mystérieuse de sa musique ? 

 Quand on parle de l’interprétation de Satie, on pense tout de suite à Aldo Ciccolini qui a tant œuvré pour sa musique. Est-ce que les interprétations d’Aldo Ciccolini sont des sources d'inspirations pour vous ? 

Absolument, j’aime beaucoup le toucher félin de Ciccolini dans les Gymnopédies, mais aussi sa fermeté pince-sans-rire dans Jack in the Box par exemple. J’ai travaillé épisodiquement pendant plusieurs années avec France Clidat, mais j’ai découvert plus récemment son anthologie Satie : alors qu’on la connaît davantage dans le répertoire romantique, ses interprétations des valses de salon ou de caf’conc’ sont investies d’un chic et d’une séduction inimitables !

Et pour La Diva de l’Empire, j’ai un faible pour Felicity Lott… le charme, la fantaisie, la juste retenue… so sexy !

Cet album est-il le premier pas d’une intégrale ?

Non, même si la réalisation de cet album a attisé encore ma curiosité pour ce compositeur, je n’ai pas de désir de somme exhaustive en général. 

Le site de Guillaume Coppola : www.guillaumecoppola.com

A écouter : 


Satie Amoureux. Guillaume Coppola, piano. ALPHA1192

Crédits photographiques :  Lyodoh Kaneko

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