HoppeLAB !, nid de talents

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Inclus dans sa saison de concert, intitulée, en vert néon, The Line, l’Ensemble Hopper glisse, au B3, centre de ressources, neuf, clinquant et pas encore au maximum de son utilisation, de la province de Liège, à propos duquel un GPS aux initiatives arrogantes confond la rue et la place des Arts (il y a pourtant plus d’un pas entre Vottem et Liège), son HopperLAB !, atelier ouvert aux étudiants-compositeurs des conservatoires de Liège, Bruxelles, Mons, Gand et Maastricht (un par classe) : tout au long du processus d’écriture, qui couvre l’année, les professeurs guident et les interprètes collaborent – avec, au bout du travail, la scène et le public (ce soir est la deuxième représentation publique, après Maastricht il y a quelques mois, témoin d’un élargissement – bienvenu – du concept, vers la Flandre et les Pays-Bas).

La première pièce au programme résulte d’un partenariat avec l’atelier de musique contemporaine et d’art sonore hollandais Intro in Situ (en pointe pour les spectacles de musique contemporaine, où se rejoignent des influences musicales de sources multiples) : avec l’américain Ethan Blackburn, Reggy Van Bakel, tous deux installés à une table, côté jardin, devant ordinateurs, lecteur de bande magnétique et autres consoles, déploient Prémonitions, partition bâtie en coopération (« on a dû apprendre à communiquer, à créer le processus ensemble, car nous avons un langage et un background musicaux complètement différents »), alimentée d’échantillons captés lors des répétitions de l’ensemble et où les musiciens (clarinette, basse, violoncelle, guitare…) entrent et contribuent un par un, sur scène et à la bulle sonore.

L’intro planante de Fifth Note (la lanière étirée autour de la corde du piano) se prête à l’enchaînement et l’atmosphère qu’elle développe me fait penser, de façon étrange et fugace, alors que la voix de Julie Gebhart s’immisce dans l’espace, au All Tomorrow Parties du Velvet Underground avec Nico et la composition de Laura Résimont (probablement timide, certainement habitée) surprend par la juxtaposition de moments, méditatif, emballé, douloureux voire torturé – dont on ne sait plus s’il faut la voir comme hétéroclite ou issue d’un cerveau où se bousculent les idées, les sensations, les expériences mystiques (« au temple, à Durbuy, on chantait tous ensemble, et j’ai senti… de l’amour, propagé dans le temple – la cinquième note représente l’amour, entre le divin et nous »).

Migrant, courte composition de Matias Noreña Muriel (absent ce soir), fait le pont, avec une propension au désordre tenté par le chaos et une guitare intrusive (Simon de Marneffe), vers la pièce de Ruben Detraux-Maurer, le régional de l’étape qui, d’un sourire malicieux, dit « écrire la musique pour que les gens puissent en lire le titre » : L’idée que l’on s’en fait naît, dans ses prémices, plusieurs années auparavant, alors qu’il se promène en rue et, de façon subliminale, imagine un jour écrire pour l’Ensemble Hopper – cette première incarnation, virtuelle, se matérialise aujourd’hui, physiquement, dans une salle de concert, où un public la reçoit, chacun avec la subjectivité de sa perception, de dizaines de façons différentes. En ce qui me concerne, L’idée que je m’en fais a à voir avec la lente prise d’amplitude du vol de l’albatros, à la fois empesée et grave, vulnérable, litigieuse (les violences au piano – Sara Picavet) – mais déjà sûre d’elle.

C’est un « non-titre » annonce le chef (François Deppe) à propos de Music for [6] instruments, qui en décalque pourtant un autre, célèbre et américain, pour 12 musiciens de plus : sur un texte presqu’entièrement pris au Benedictus, Adam Jasieniuk conceptualise, à partir de l’œuvre de Johannes Ockeghem, compositeur de l’école franco-flamande né à Saint-Ghislain, dans un exercice de manipulation des différents éléments de forme (hauteur, volume, rythme…), une musique trottinant à petits jets suspendus qui, telle le coïtus interruptus d’avant la pilule contraceptive, laisse dans son sillage un arrière-goût de frustration.

Un autre nom que je veux retenir parmi cette nouvelle génération est celui d’Eliot André qui, avec Solstice, « un phénomène naturel fascinant qui règle nos vies et nous dépasse », parle du soleil qui brûle – l’étoile tout comme notre feu intérieur (la vitalité, le métabolisme) –, des chambardements d’une vie, qu’on brave avec insouciance. Sa partition, toute en finesse, sème de petites mélodies (au piano, à la clarinette – Rudy Mathey), se joue du texte (« Il n’a pas plu depuis trois mois / Les artichauts sont morts de froid »), construit une tension dramatique (le piano) qui frappe et pare de mystère.

HopperLAB ! est un appel à la curiosité – une opportunité pour les aspirants-compositeurs, une ouverture pour ceux qui en découvrent le travail.

B3, Liège, le 12 décembre 2025

Bernard Vincken

Crédits photographiques : DR

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