Jean Rondeau érige un monument à la gloire de Louis Couperin et de son époque

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Louis Couperin (1626-1661), L’œuvre complet (The complete works). Egalement avec des ieuvres de Charles Couperin (1638 - 1679), François Couperin l'aîné, dit "le Grand" (1668 - 1733),  Jean-Henri d'Anglebert  (1629 - 1691), Jacques Champion de Chambonnières (vers 1601/1602 - 1672), François Dufaut (1604 - 1672), Johann Jakob Froberger  (1616 - 1667),   Ennemond Gaultier  (1575 - 1651), Denis Gaultier (1603 - 1672), Jacques Hardel (1643 - 1678).  Jean Rondeau, clavecin et orgue ; Anaïs Bertrand, mezzo-soprano ; Lucile Boulanger, viole de gambe ; Clotilde Cantau, soprano ; Cécile Dalmon, mezzo-soprano ; Mathias Ferré, viole de gambe ;  Elsa Frank : hautbois, Pierre Gallon : clavecin et orgue, Victor Julián Rincón Hurtado : flûte ;  Anna Lachegyi, viole de gambe ; Rémi Lecorché,  sacqueboute ; Adrien Mabire, cornet ;   Jérémie Papasergio, basson ; Robin Pharo, viole de gambe ; Philippe Pierlot,  viole de gambe ; Adrien Reboisson, hautbois ; Lucile Richardot, mezzo-soprano ; Myriam Rignol,  viole de gambe ; Thibaut Roussel : théorbe. Textes de présentation en français et anglais. 13 heures. 10CD. Warner Classics

Ce coffret constitue un monument unique à la gloire de Louis Couperin et, à ce titre, il fera date. Il restera aussi mémorable par la qualité de ses interprétions et la clarté vivifiante de ses enregistrements. Ce n’est pas pour rien qu’Aline Blondiau apparait en exergue du livre de notice comme coréalisatrice de cette édition avec Jean Rondeau.

Etrange destinée que celle de ce jeune clerc de notaire de la Brie, héritier d’une tribu où le grand-père Mathurin était un cultivateur qui s’occupait de sa terre la semaine pour consacrer à la viole les dimanches et jours de fête. Collectionneur frénétique, il laissa à sa mort pas moins de 17 instruments différents en ce compris hautbois, flûte et mandoline. La pratique musicale fait donc partie de l’ordinaire de la vie de famille pour Louis et ses deux frères François et Charles (le père du fameux François). Leur destin commence sur un coup audacieux. Apprenant que le grand Champion de Chambonnières, claveciniste de Louis XIV, est venu fêter la Saint Jacques sur ses terres de Rosoy-en-Brie, Louis, ses frères et quelques amis décident de lui préparer une aubade. Impressionné par la musique qu’il entend, l’hôte s’empresse de proposer à Louis de le rejoindre à Paris où il le présente à la cour. Dans les trois ans, il est rejoint à Paris par ses deux frères et est nommé musicien de cour et titulaire de l’orgue de Saint-Gervais qui restera dans la famille. En dix ans, il va devenir un musicien de référence de la vie musicale parisienne. « Ordinaire de la musique de la chambre pour la viole » et ensuite « Dessus de viole pour la chambre du Roi », un poste spécialement créé pour lui. Ce qui ne l’empêche pas de toucher régulièrement l’orgue et, surtout, le clavecin et de participer à quatre ballets.

Contrairement à d’autres compositeurs, Louis se soucie peu de faire éditer régulièrement son œuvre, en sorte que nombres de pièces seront découvertes de sources variées au fil du temps, soit au total plus de 200. La démonstration d’une liberté innovatrice qui soigne le caractère chantant de la musique tout comme le sérieux de son contrepoint caractérisent sa musique mais elle explose littéralement dans son invention des fameux préludes non mesurés où la musique semble construite dans l’instant de son improvisation. Pour le reste, tout est laissé au choix de l’interprète, les pièces étant classées par genre ou par tonalité, laissant ce dernier libre de constituer ses suites selon sa volonté. Avec pour effet que deux suites dans la même tonalité ne se ressemblent jamais tout-à-fait mais reflètent directement la démarche de l’interprète. Les trois frères se complétaient dans le travail sans attribution particulière et il est donc probable que l’ensemble de ces pièces soit le fruit du travail de la fratrie même si c’est clairement Louis qui s’attribue la part du lion. Sa mort prématurée à 35 ans, l’âge de Mozart, l’empêchera de développer à fond sa prodigieuse créativité mais celle-ci suffit à justifier la renommée dont il jouit sans être vraiment bien connu du grand public.

Une imposante intégrale

Et c’est justement dans ce travail encyclopédique que réside l’apport essentiel de cette intégrale de Jean Rondeau. Celui-ci attend bien nous donner une perspective complète sur le temps de Louis Couperin, étendant son travail aux pièces de ses frères mais aussi de ses maîtres et disciples. Passionné depuis son plus jeune âge par la musique du compositeur, il décide ces dernières années de lui consacrer une grande partie de son temps : durant 4 ans, il étudie, classe et programme les différentes pièces. Il passe alors à la pratique collective qui l’amène aux enregistrements répartis sur plusieurs mois et quatre lieux. Et finalement, il réalisera lui-même l’édition du matériel enregistré, un travail méticuleux qui le fait pénétrer au cœur des œuvres et lui permet de s’immiscer dans le travail de (re)création jusqu’à sa restitution discographique.

De somptueux instruments

Du côté des instruments, Rondeau en choisit deux pour les orgues historiques sélectionnés avec soin, l’orgue du couvent des cordeliers de Chalons-sur-Marne racheté par la commune de Juvigny (1663) et celui de St-Michel à Bolbec (1631). Cinq instruments se partagent par contre les parties de clavecin : le fameux Ruckers du Musée Unterlinden à Colmar comme étalon de référence, les clavecins de style français réalisés par Bruce Kennedy à partir de Johannes Couchet et Nicolas Blanchet, la copie d’un clavecin italien par Philippe Humeau, propre à évoquer les ancêtres de Louis Couperin jusque dans leurs folles envolées et celle d’après Vincent Tibaud de David Ley.

Un jeu d’un chaleureux pouvoir évocateur

De par son exhaustivité, l’apport de Jean Rondeau serait déjà incomparable par rapport aux autres clavecinistes qui ne nous donnent que quelques suites, avec des composantes souvent différentes. Mais sa supériorité va plus loin dans la mesure où il parvient à varier les atmosphères sans jamais rien perdre d’un sens de la grandeur d’une belle noblesse. Si l’on s’en tient à la seule suite en ré souvent enregistrée, Christophe Rousset reste très intime, parfois presque discret, Skip Sempé se disperse à force d’effets. Seul Leonhardt, qui adorait cette musique, impose une réelle majesté tout en conservant une discrétion qui parle juste. Mais que survienne Rondeau et on est stupéfait par le côté à la fois concentré de son approche qui peut friser le grandiose et la décontraction qui fait chanter la mélodie : une véritable réconciliation des contraires auquel le naturel et la profondeur de la prise de son, respectueuse de l’apport personnel de chaque instrument. 

Et cette conjugaison d’une clarté exemplaire, d’une ampleur mesurée et d’une capacité à révéler les innovations habite littéralement des interprétations qui renoncent ouvertement à toute facilité et vont d’un pas sûr mais inventif à l’essentiel. La démarche de Rondeau est à la fois noble et simple, forte et imaginative, servie par des instruments dont il utilise somptueusement les jeux de résonances.

Des partenaires impliqués                                                                                             

Rondeau inclut dans son travail des pages écrites pour d’autres instruments ainsi que pour la voix qui démontrent l’incroyable unité stylistique du travail de Louis Couperin. Une démarche qui s’illustre dans le choix des solistes impliqués où on relève le choix de talents aussi renommés que Lucile Richardot ou Philippe Pierlot et son Ricercar Consort mais aussi d’une équipe de noms moins connus mais tout aussi investis. Il est vrai qu’on résiste mal à l’engagement de Rondeau qu’il nous explique avec une sincérité qui fait mouche les lignes de force de sa démarche dans un passionnant DVD inclus dans le coffret.

Ce discours ambitieux pourrait dans son extrême rigueur distiller sur la durée une élégante lassitude. Peu à peu, au fil de l’écoute, on se sent au contraire absorbé dans un style et une époque dont le langage devient plus familier. Ce n’est pas le moindre mérite de Jean Rondeau de viser aussi haut tout en nous permettant d’intégrer personnellement ce monde fascinant. Louis Couperin en sort encore plus grand tout en devenant plus humain.

On n’a pas fini de revenir à ce monument.

Son : 10 - Livret : 9 -Répertoire : 10 -Interprétation : 10

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