"Jenufa" de Leos Janacek, 120 ans
Jenůfa (titre original en tchèque : Její pastorkyňa) est un opéra en trois actes composé par Leoš Janáček entre 1894 et 1904 sur un livret écrit par le compositeur, s'inspirant de la pièce « Její pastorkyňa » (Sa belle-fille) de Gabriela Preissová et créé au Divadlo na Veveří de Brno, le 21 janvier 1904.
Il s'agit d'une tragique histoire d'infanticide et de repentance, dont le réalisme des sentiments humains et l'intensité dramatique sont aussi célèbres dans l'opéra que dans la pièce dont il s'inspire.
L'œuvre est aujourd'hui jouée dans sa version originale, bien que sa popularité fût autrefois largement due à la réorchestration de Karel Kovařovic, directeur de l'Opéra de Prague. Ainsi modifiée, Jenůfa reçut à l'époque un accueil très favorable lors de sa reprise le 24 mai 1916 à Prague, puis dans le monde entier. Il fallut attendre 70 ans pour que la partition originale de Janáček soit à nouveau jouée.
La composition de Jenůfa fut très longue, de mars 1894 à janvier 1903, époque à laquelle Janáček s'intéresse à l'ethnomusicologie. Selon Milena Černohorská, le compositeur aurait sacrifié des ébauches et même des versions déjà avancées. Effectivement, ses théories se précisaient de jour en jour, dans le tâtonnement, de sorte que ce qu'il avait pu ébaucher était constamment remis en cause. Dans cette période de douze ans qui sépare Début d'une romance (1891) de la fin de Jenůfa, seul Amarus (1897) indique un bouleversement important et l'affirmation d'un sens dramatique exceptionnel.
Její pastorkyňa, la pièce en trois actes de Gabriela Preissová (1862-1946), fut jouée pour la première fois à Prague le 9 novembre 1890, puis à Brno en février 1892. La pièce est très révélatrice de l'époque où l'on venait de mettre à la mode une littérature régionaliste de caractère naturaliste. C'est sans doute là que Janáček la vit, alors qu'il devait connaître la pièce depuis le début de 1891 puisqu'il avait déjà collaboré avec Preissová pour Début d'une romance. En 1893, Janáček demande la permission d'adapter la pièce. Malgré le refus de Preissová, il établit le livret en 1895 et innove en gardant le style prosaïque. Jenůfa n'est pas un opéra « folklorisant » mais chacun y parle le langage de son rang dans des situations données.
Janáček avait déjà traité le thème de la jalousie dans une pièce chorale composée en 1888, inspiré d'un texte populaire : Žárlivec (le Jaloux). Le poème raconte qu'un brigand, blessé, tua sa bien-aimée pour qu'elle ne pût appartenir à un autre après sa mort. Pensant sans doute à l'ouverture de son prochain opéra, Janáček écrit, dès 1894, un tableau symphonique intitulé Žárlivost (Jalousie) dans lequel court une citation du thème chromatique de son propre chœur.
Janáček aurait terminé le premier acte en 1897, le deuxième fin 1901-juillet 1902, et fin 1902-début 1903 pour le troisième acte.
Tout naturellement, l'opéra aurait dû être représenté à Prague. Malheureusement, le 15 janvier 1887, Janáček avait rendu compte en termes peu flatteurs d'une œuvre de jeunesse de Karel Kovařovic et sur sa manière de diriger. Kovařovic était devenu depuis directeur de l'Opéra de Prague et il retarde l'audition de l'opéra à Prague. Faute de mieux, les répétitions commencent à Brno le 12 novembre 1903. La première a lieu au Divadle na Veveří (Théâtre sur Veveří) de Brno, le 21 janvier 1904. À cinquante ans, Janáček connaît un immense succès.
Malgré les excellentes critiques, Karel Kovařovic refuse l'opéra à Prague, tout en promettant de se rendre à Brno pour assister à une représentation -mais ne s'y rend pas. Son ami Jan Herben, qui avait collaboré à Rákós Rákóczy, intervient en faveur de Jenůfa. Rien n'y fait et Kovařovic continue à faire le sourd. Janáček fait appel à Gustav Mahler à l'automne 1904, invitant le prestigieux directeur de l'Opéra de Vienne à venir assister à une représentation à Brno. Il le fait par l'intermédiaire du ministre pour les pays de Bohême, le Baron Ottokar Pražak (lettre du 5 décembre 1904). Mahler répond courtoisement, en homme soucieux de sa charge mais, dans l'impossibilité de se déranger, il demande à son collègue de Brno de lui envoyer la partition de piano avec le texte en allemand. Malheureusement, comme ce matériel n'existe pas à l'époque, on n'en parle plus. Entre-temps, Jenůfa est donné à Ostrava le 25 septembre 1906.
Ce n'est qu'à la suite d'efforts extraordinaires d'amis et d'admirateurs de Janáček que Kovařovic accepte Jenůfa pour Prague, en stipulant alors qu'il doit « arranger » l'œuvre. Cet arrangement consiste en quelques réorchestrations et en un assez grand nombre de petites coupes, souvent d'une mesure ou deux seulement. Pour cet arrangement, il perçoit des royalties. La première a lieu le 24 mai 1916. L'opéra est un triomphe à Prague.
Le 16 février 1918 voit sa création à Vienne mais avec des modifications demandées par le chef d'orchestre Hugo Reichenberger. L'œuvre était encore plus trahie par la mise en scène mais le triomphe était si grand que l'opéra reste à l'affiche après octobre 1918, c'est-à-dire après la défaite et le détachement des pays tchèques de l'Empire.
Il faut attendre la création à Berlin par Erich Kleiber, en 1926, pour que Jenůfa prenne son véritable envol international.