Agnès Pyka, des Cordes Sensibles à la création européenne au féminin

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Violoniste, directrice artistique de l’ensemble Des Équilibres, Agnès Pyka conjugue depuis plusieurs années un engagement résolu en faveur des compositrices, anciennes et contemporaines, à une exigence d’interprétation aux frontières des esthétiques. À l’occasion de la parution de son nouvel album Cordes rêvent chez Klarthe — qui met en regard Henriette Renié et Claire-Mélanie Sinnhuber — et de la clôture du projet européen Trans Europe Express, elle revient sur les enjeux artistiques, humains et politiques d’une démarche qui place la création contemporaine et la visibilité des femmes compositrices au cœur de son travail.

Votre actualité est marquée par la sortie de votre nouvel album, Cordes rêvent, sous le label Klarthe. Pourriez-vous nous détailler le concept artistique de cet enregistrement et les œuvres spécifiques qui le composent ?

Il s’articule autour de deux compositrices que nous souhaitons mettre en regard et mettre à l’honneur : deux femmes, deux trajectoires, deux époques.

D’un côté, Henriette Renié, grande figure de la harpe française, qui a profondément contribué à faire évoluer l’instrument et sa technique, jusqu’à en faire l’instrument soliste que nous connaissons aujourd’hui. À son époque, elle relève un triple défi exceptionnel pour une femme : être à la fois professeure, musicienne d’orchestre et compositrice. Pourtant, une grande partie de son œuvre est tombée dans l’oubli, jugée alors de peu d’intérêt par le monde de la composition. Subsiste notamment ce trio d’une ampleur remarquable, que nous avons redécouvert : une œuvre d’une difficulté colossale, particulièrement pour la harpe, ce qui explique sans doute qu’elle soit encore si rarement donnée en concert.

De l’autre côté, Claire-Mélanie Sinnhuber, une très belle rencontre artistique. Je connaissais déjà son écriture d’une grande finesse, particulièrement sensible aux couleurs et aux possibilités sonores de la harpe. Nous souhaitions justement mettre cet instrument en lumière, en enrichir le répertoire et explorer de nouvelles dimensions de son langage sonore.

Quelles motivations profondes ont guidé vos choix pour la sélection des œuvres et l’enregistrement de cet album ? Existe-t-il un fil conducteur thématique ou esthétique particulier qui unit ces différentes pièces ?

Henriette Renié est souvent associée à un imaginaire symboliste ou fantastique, très présent dans des œuvres comme Légende ou Les Elfes. Claire-Mélanie Sinnhuber développe elle aussi des univers sonores très évocateurs, inspirés par la nature, les phénomènes atmosphériques, le mouvement, la poésie. Même si le langage musical change radicalement entre elles, on retrouve une écriture très sensorielle, un goût pour les paysages sonores, une musique qui suggère plus qu’elle ne démontre. Elles ont par ailleurs toutes les deux un lien fort avec la harpe et les sonorités raffinées.

Le projet Trans Europe Express visait à promouvoir la composition musicale contemporaine féminine en Europe. Quelles sont, selon vous, les réalisations les plus marquantes et les succès les plus significatifs de cette initiative ?

Ce projet a été une aventure profondément stimulante. Nous y avons découvert — ou redécouvert — huit compositrices issues de quatre nationalités différentes, aux écritures singulières et aux esthétiques très variées. Cette diversité était au cœur même du projet : nous souhaitions offrir au public un panorama riche et vivant des multiples formes que peut prendre la création contemporaine aujourd’hui.

Chaque étape a été marquante. Chaque rencontre avec un univers de composition, mais aussi avec le parcours personnel de chacune de ces artistes, a constitué pour moi un événement en soi.

Les échanges avec les étudiantes de chaque pays ont également été particulièrement précieux. Nous leur avions demandé de composer de courtes pièces, ensuite interprétées lors des ateliers par l’ensemble Des Équilibres et l’ensemble Zahir. Ces moments de transmission et de création partagée ont été d’une grande richesse. En Espagne notamment, nous avons pu observer, d’un séjour à l’autre, une véritable évolution dans l’écriture des élèves, mais aussi une prise de parole plus affirmée, encouragée par l’accompagnement attentif de nos compositrices confirmées.

Les concerts, bien sûr, ont été des temps forts du projet. Certains ont rassemblé un public nombreux et enthousiaste ; dans d’autres lieux, moins familiers de l’esthétique contemporaine, l’audience était plus restreinte, parfois surprise au premier abord. Mais le fait que ces mêmes publics aient exprimé le désir d’être présents pour la seconde saison représente, à mes yeux, une véritable réussite.

Enfin, l’émergence progressive de ce réseau me semble fondamentale : il constitue une base essentielle pour accompagner et faire évoluer la création contemporaine, en favorisant les échanges, la circulation des œuvres et le dialogue entre artistes, publics et territoires.

Le projet Trans Europe Express a réuni des artistes de France, d’Espagne, de Hongrie et de Malte. Comment s’est déroulée la collaboration avec les compositrices et interprètes issues de ces divers horizons culturels ?

Nous avons naturellement structuré le travail autour de périodes de résidence, en particulier pour les phases de création menées en présence des compositrices. Dans l’ensemble, les méthodes de travail se sont révélées assez similaires d’un pays européen à l’autre ; nous n’avons donc pas rencontré de véritables surprises sur le plan organisationnel.

En revanche, les recherches sonores, les esthétiques et les approches de l’écriture étaient profondément différentes selon les pays et les compositrices. Chaque création impliquait ainsi un travail spécifique sur le son, les textures et les effets recherchés, demandant à chaque fois une adaptation artistique et interprétative particulière.

Nous connaissions déjà l’ensemble Zahir de Séville, avec lequel nous avions eu l’occasion de collaborer auparavant, ce qui a facilité les échanges et le travail commun. Toutefois, même entre pays culturellement proches, des différences d’interprétation et de sensibilité artistique peuvent apparaître. Comme souvent dans des projets réunissant des artistes de très haut niveau, les questions d’ego peuvent également parfois complexifier les relations et les dynamiques de groupe.

Ce qui s’est révélé plus délicat, en revanche, ce sont les échanges autour des conférences et des débats. Les points de vue sur la condition des femmes compositrices variaient fortement selon les pays, mais aussi parfois au sein d’un même pays. Les analyses des causes du manque de visibilité et des difficultés de développement de carrière des artistes divergeaient elles aussi, entraînant des propositions de solutions parfois très différentes. Ces écarts de perception ont pu occasionner certains malentendus, voire une certaine irritabilité chez quelques participant·es.

Je reste néanmoins convaincue que ces échanges sont essentiels. Si nous souhaitons faire progresser la place des femmes dans la création contemporaine, il est indispensable de confronter ces divergences de regards et d’expériences. C’est précisément dans cette capacité à dialoguer malgré les différences que peut se construire une Europe culturelle plus forte, plus consciente et plus solidaire.

Envisagez-vous de donner une suite ou de faire évoluer l’initiative Trans Europe Express à l’avenir ? Si oui, quelles directions pourriez-vous explorer ?

Oui, absolument. Nous venons d’ailleurs de déposer un projet d’une envergure encore plus importante, réunissant sept pays et impliquant seize ou dix-sept compositrices et compositeurs autour de nouvelles commandes de création.

Nous avons souhaité ouvrir cette nouvelle étape aux compositeurs hommes, tout en conservant une attention particulière à la parité ainsi qu’au développement des carrières féminines. Il nous semblait essentiel de ne pas enfermer la réflexion dans une approche exclusivement féminine, mais au contraire de construire un espace de dialogue et de création plus large, capable de rassembler des artistes de sensibilités diverses autour des mêmes enjeux de visibilité, de transmission et d’innovation artistique.

Le projet ambitionne également de consolider les premières expériences menées dans le cadre des ateliers, en développant cette fois un véritable parcours de mentorat sur une année entière. Nous envisageons aussi la création d’un concours de composition ainsi qu’un temps fort sous la forme d’un festival qui, nous l’espérons, pourrait devenir à terme un nouveau point d’ancrage pour la création contemporaine en Europe.

Cinq ensembles issus des différents pays partenaires seront impliqués, à la fois dans l’interprétation des œuvres et dans l’organisation artistique du projet, renforçant ainsi la dimension collective et transnationale de cette aventure.

De nouveaux territoires seront également associés au projet, notamment Mayotte, ouvrant la voie à des rencontres humaines, culturelles et artistiques toujours plus riches. Enfin, une place essentielle sera accordée aux publics éloignés de la création contemporaine, avec une volonté forte d’aller réellement à la rencontre de tous les publics, au-delà des cercles déjà familiers de ces esthétiques.

Après la sortie de votre disque et la clôture du projet Trans Europe Express, quels sont les prochains projets et les actualités majeures de l’ensemble Des Équilibres ?

Nous allons tout d’abord passer par une période d’enregistrement assez longue des créations commandées pour le projet au mois de mai, puis reprendre nos activités de concerts. Nous serons à la mairie du 6e arrondissement de Paris le 13 juin dans un programme très français de sonates pour violon et piano avec la pianiste Sandra Chamoux ; le 3 juillet, nous retrouverons Cristina Branco à l’abbaye de Noirlac pour notre programme Em Movimento autour du fado ; le 16 à l’Île-Saint-Denis ainsi que le 21 au Mas Sainte-Marguerite à La Garde, près de Toulon, dans notre programme avec harpe Cordes rêvent. Un peu de repos, et Trans Europe Express 2 sera très vite de retour dès le mois de septembre !

À écouter :

Cordes rêvent. Œuvres d’Henriette Renié et Claire-Mélanie Sinnhuber. Ensemble Des Équilibres, Agnès Pyka, violon. 1 CD Klarthe.

Le site de l’ensemble Des Équilibres : www.desequilibres.fr

Crédits photographiques : DR

Propos recueillis par Pierre Jean Tribot

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