Lady Macbeth de Mtsensk de Dmitri Chostakovitch, 90 ans
Lady Macbeth du district de Mtsensk, parfois plus simplement Lady Macbeth de Mtsensk, est un opéra en quatre actes de Dmitri Chostakovitch sur un livret d'Alexandre Preis et du compositeur, inspiré de « Lady Macbeth du district de Mtsensk » de Nikolaï Leskov. L'opéra fut créé le 22 janvier 1934 au théâtre Maly de Léningrad et joué simultanément à Moscou au Théâtre d'art de Constantin Stanislavski et de Vladimir Nemirovitch-Dantchenko. Création française dans la version révisée et en français à Nice sous le titre « Katerina Izmaïlova » en avril 1964, direction par Jean Périsson avec Jean Giraudeau. L'opéra était dédié à la première femme du compositeur, la physicienne Nina Varzar.
Après un succès initial, Lady Macbeth fut ensuite dénigré par les autorités soviétiques. Chostakovitch se trouva dans l'interdiction de jouer l'œuvre pendant 30 ans, après quoi il remania l'opéra et le fit paraître sous le titre de Katerina Ismailova (Катерина Измайлова, op. 114). La nouvelle version quelque peu édulcorée fut composée en 1958 et créée en 1962 à Moscou. C'est la version originale qui est la plus souvent jouée.
L'histoire est celle d'une jeune femme esseulée dans la Russie profonde du XIXe siècle. Elle tombe amoureuse d'un employé de son mari, marchand aisé, mais impuissant (ou du moins stérile) et est finalement poussée au meurtre et au suicide.
Le projet initial de Chostakovitch était d'écrire une trilogie consacrée au sort de la femme russe à différentes époques. Katerina Ismaïlova, la Lady Macbeth du premier opéra, devait représenter la femme du XIXe siècle vivant sous la tyrannie des tsars et d'une société fortement patriarcale, tandis que le dernier volet de la trilogie devait être un hymne à la femme soviétique. Mais les déboires que rencontra l'opéra finirent par convaincre Chostakovitch de renoncer à ce projet.
Chostakovitch commença à travailler sur cet opéra le 14 octobre 1930 et l'acheva deux ans plus tard, le 17 décembre 1932. Le récit de Leskov dont il s'inspira prenait lui-même sa source dans un fait divers : une femme avait assassiné de façon atroce son beau-père vieillissant pour hâter l'héritage. Leskov avait enrichi cette intrigue ténue en lui ajoutant des personnages, notamment ceux de Sergueï, l'amant de l'héroïne, et de son jeune neveu Fiodor et en avait tiré un récit bref, précis et puissant. Chostakovitch et Preis modifièrent à leur tour le récit de Leskov en supprimant le meurtre du jeune Fiodor, propre à aliéner la sympathie que le spectateur peut éprouver pour l'héroïne, Katerina. Le compositeur tenait en effet à ce qu'elle apparaisse comme un personnage à la nature complexe, tragique, et en aucune manière dépourvue de sentiments.
L'originalité de l'opéra tient à un mélange de drame élevé et de farce de bas étage, exprimé à travers une musique oscillant adroitement entre une éloquence tragique, notamment au dernier acte, et une verve caustique typique de Chostakovitch.
Très bien reçue des critiques « réalistes » comme « avant-gardistes », des dignitaires du parti comme du public, l'œuvre déplut cependant à Staline lorsqu'il assista à une représentation en janvier 1936. Un article non signé de la Pravda du 28 janvier 1936, intitulé « Le chaos remplace la musique », contenait une condamnation sans appel de l'opéra de Chostakovitch : « flot de sons intentionnellement discordants et confus », « chaos gauchiste remplaçant une musique naturelle, humaine », « montrant sur scène le naturalisme le plus grossier ».
Chostakovitch pensait que Staline lui-même était l'auteur de l'article, sinon son rédacteur direct. La crudité de certaines scènes sexuelles (le « naturalisme grossier » de l'article), soulignée par la musique, irrita Staline. Les protagonistes, livrés à la luxure et assassins, étaient peu compatibles avec son souci de promouvoir la famille soviétique. De même, le thème de l'opéra, à savoir la prise en main de son propre destin par une femme jusqu'ici passive, n'avait rien pour plaire au dictateur. Enfin, l'esthétique expressionniste de l'œuvre s'accordait mal avec la préférence de Staline pour une musique « simple et accessible à tous », condition d'élévation du niveau culturel du peuple soviétique. La musique de Chostakovitch fut condamnée par le Parti communiste de l'Union soviétique au début de l'année 1936. Lady Macbeth de Mtsensk resta interdit en Union soviétique du vivant de Staline.
Après la mort de Staline et avec les débuts de la déstalinisation, Chostakovitch reçut la proposition de remanier son livret. Il le rebaptisa Katerina Ismaïlova en l'édulcorant. Cette nouvelle version fut donnée le 26 décembre 1962 à Moscou alors que, dès 1959, l'opéra de Düsseldorf avait repris la version d'origine.
Chostakovitch préférait la version remaniée, mais depuis sa mort c'est la version originale, l'opus 29, qui est jouée le plus souvent.