Karajan en concert à Berlin, la saison II

The Berliner Philharmoniker and Herbert von Karajan. 1970-1979. Live in Berlin. Livret en anglais et allemand. 20 Hybrid CD (SACD). Berliner Philharmoniker Recordings. BPHR 250571
Le label du Philharmonique de Berlin nous offre un nouveau coffret consacré à des enregistrements de concerts d’Herbert von Karajan. Après un premier coffret consacré à la naissance du mythe Karajan-Berlin avec en apothéose l’installation dans la nouvelle philharmonie de Hans Scharoun, ce second coffret se concentre sur les années 1970-1979.
Les années 1970, c’est sans doute le paroxysme de la gloire du chef et de son orchestre. Le maestro est boulonné à ses fiefs que sont le philharmonique de Berlin et les festivals de Salzbourg, que ce soit celui d’été ou celui de Pâques qu’il a fondé en 1967 pour permettre à son philharmonique de Berlin d’être dans la fosse du grand palais des Festivals. Dans les années 1970, Karajan est la superstar absolue, il est sous contrat tant avec DGG qu’avec EMI pour multiplier les enregistrements, il est l'invité, avec son orchestre, d'émission télévisuelle de prestige, comme cet incroyable grand échiquier de Jacques Chancel à la télévision française en 1978.
Le grand art de la baguette
Nous l'avons déjà commenté lors de notre chronique du premier concert : Karajan au concert, c’est une expérience totale. La puissance de concentration et la tension dramatique galvanisent un matériau instrumental chauffé à blanc à l’impact technique fulgurant. L’adéquation entre l’homme Karajan et sa machine orchestrale vire à la fusion totale. Bien évidemment, il y a des paroxysmes phénoménaux dans ces groupes de concerts avec un Also Sprach Zarathoustra sidérant d’engagement et de virtuosité orchestrale ou une Symphonie n°5 de Sibelius taillée dans la pierre au burin. La finesse des solistes et la force tellurique des dynamiques se coulent dans un magma orchestral épique. On imagine le choc des auditeurs qui ont pu vivre ces concerts live. L'intérêt de ce coffret est également de documenter Karajan à plusieurs reprises dans les mêmes œuvres car c’est précieux pour casser l'image de technophile maniaque de Karajan réglant les moindres détails de ses interprétations. Le coffret nous montre un Karajan changeant avec deux Sacre du printemps de Stravinsky. Le premier (1971) joue sur une virtuosité sans limites qui permet au chef de jouer des détails et des transitions dans un geste qui chorégraphie parfaitement le tragique de la partition alors que le second (1977) s’avère puissant, fauviste et fait trembler le sol dans une danse rugueuse qui vient des entrailles de la terre. Bien sûr, la virtuosité des pupitres permet à Karajan de jouer de l’orchestre, se permettant de solliciter la palette de nuances et de souligner les lignes, tel un orfèvre ciselant sa matière. Le Chant de la Terre avec Agnes Baltsa et Hermann Winkler incarne cette bijouterie orchestrale. Certes on pourra trouver que ce Mahler manque de vécu et noirceur dramatique, mais la plastique et l'adaptabilité des pupitres en font une symphonie avec voix unique. Autres grandes réussites, les 3 Viennois Schoenberg, Berg et Webern portés par une perfection orchestrale inégalée, volcanique comme dans Pelléas et Mélisande de Schoenberg ou les Trois pièces de Berg ou irisée de transparences, comme Cinq mouvements pour orchestre à cordes de Webern. Les Bruckner (Symphonie n°4 et Symphonie n°5 par deux fois) sont plus vivants et animés que sa relativement décevante intégrale studio presque contemporaine. Bien sûr, Karajan peut être parfois horripilant, comme dans des Tableaux d’une exposition démonstratifs jusqu’à l'exagération ou avec une Symphonie fantastique lente et autocomplaisance, mais l’expérience Karajan reste magistrale.

Répertoires
Le coffret présente l’amplitude du répertoire de Karajan, qui s'étend de Vivaldi et Bach aux œuvres contemporaines. De Bach, on retrouve des éternels Brandebourgeois, certes datés mais intéressants par l'esthétisme du fini instrumental et la haute qualité du dialogue entre les musiciens. Plus étonnant, on découvre Karajan face à des œuvres contemporaines comme le Capriccio pour violon et orchestre de Penderecki, Batrachomyomachia de Werner Thärichen pour 2 timbaliers baryton, chœur et orchestre ou Plays pour 12 violoncelles, vents et percussions de Gerhard Wimberger. Si aucune de ces œuvres n’a passé l’épreuve du temps, elles présentent un Karajan ouvert et capable de transcender des partitions aux effectifs parfois inusités. Pour le reste, on voit comment Karajan pouvait roder en concert les évolutions de son répertoire, que ce soit vers les 3 viennois ou vers Mahler. Bien évidemment, le chef autrichien favorise un répertoire “qui claque” apte à mettre en avant sa phalange dans sa base de la Philharmonie.
Solistes
Le coffret nous documente le chef en compagnie de solistes. Il y a des compagnons de route comme Christian Ferras sublime dans le Concerto pour violon de Sibelius ou le jeune Jean-Bernard Pommier dans un fabuleux Concerto pour piano n°23 de Mozart, mais l'intérêt de ce coffret est de documenter des solistes de l’orchestre : le konzertmeister Leon Spierer dans le Capriccio de Penderecki, le violoniste Thomas Brandis (autre konzertmeister berlinois) et le violoncelliste Ottomar Borwitzky dans le Double concerto de Brahms ou le quatuor de rêve composé du hautbois de Karl Steins, de la clarinette de Karl Leister, du cor de Gerd Seifert, du basson Manfred Braun dans la Symphonie concertante K.297b de Mozart. De Karajan, on apprécie sa faculté à s’adapter à la personnalité de son soliste, que ce soit la beauté sonore du son de Christian Ferras ou la finesse du jeu de Jean-Bernard Pommier, mais, dans les œuvres concertantes avec ses solistes, on est séduits par la cohésion d’ensemble avec le chef et leurs collègues. Le Double Concerto de Brahms est ici particulièrement fabuleux !

Qualité sonore
Les enregistrements ont été réalisés par Rundfunk im Amerikanischen Sektor (RIAS) et Sender Freies Berlin (SFB), comme pour le premier volume. Pour cette édition, les bandes originales ont bénéficié d'une numérisation haute résolution et d'un traitement de pointe pour garantir une fidélité sonore optimale. Bien évidemment, la qualité évolue positivement au fil des années 1970, mais le mélomane peut apprécier toute l’esthétique sonore de l’orchestre galvanisé par son chef.
Un coffret centré sur les années 80 viendra prolonger cette fabuleuse aventure qui nous permet de nous replonger dans cet âge d’or de l’histoire de la direction d’orchestre.
Note globale : 10
Crédits photographiques : C.Lauterwasser - Archives Karajan