Kremer et la Kremerata au faîte de leur art dans Kancheli

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Giya KANCHELI (*1935)
« Chiaroscuro », « Twilight »

Gidon Kremer & Patricia Kopatchinskaja, violons, Kremerata Baltica, dir.: Gidon Kremer
2015-47'36''-Textes de présentation en anglais-ECM New Series 2442 4811784

« Il faut bien comprendre que l’art […] n’existe pas en tant qu’art, en tant que détaché, libre, débarrassé du créateur, mais qu’il n’existe que s’il prolonge un cri, un rire ou une plainte ». Ces mots de Jean Cocteau résonnent avec une intensité particulière dans les œuvres de Giya Kancheli. A l’instar de la plupart des partitions du compositeur géorgien, Chiaroscuro et Twilight traduisent, de l’aveu même de leur auteur, son affliction face à la corruption de la société contemporaine qui, dit-il, se montre décidément incapable de retenir les leçons du passé. Les plaintes, entrecoupées des cris d’une révolte sans cesse étouffée pour renaître ensuite de plus belle, se taillent une place de choix dans les œuvres de Kancheli; l’esquisse d’un sourire se dessine, ça et là, néanmoins, tel un rayon de soleil au crépuscule.
Chiaroscuro pour violon et orchestre de chambre (2010), est l’une de ces œuvres où la nuit de la désolation côtoie l’aurore de l’espérance. L’œuvre, qui, comme l’indique son intitulé, se dispute les effets d’ombre et de lumière, est du plus pur Kancheli: à la faveur des timbres, des rythmes et d’une dynamique éclectiques, des gradations de couleurs sombres, auxquelles le soliste impriment un relief poignant, se détachent sur une toile de fond plus ou moins claire. C’est bien le spectre du Caravage qui plane sur cette page où le temps se dissout dans l’espace infini. Sur le plan musical, c’est le dépouillement, si caractéristique de la mouvance esthétique d’Europe orientale dans laquelle évoluent non seulement Kancheli, mais aussi Pärt, Golijov, Górecki, Gubaïdulina ou Silvestrov, qui prime ici; l’harmonie tonale, les mélodies diatoniques d’une extrême brièveté, brisées dans leur élan, qui par les ailes du silence, qui par une coulée de lave orchestrale projetant ses gravats acérés dans des orages tonitruants. Au soliste, Kancheli abandonne quelques traits mélancoliques, mais aussi des instants de rêverie passagère en majeur, sur la chanterelle, avant de le lancer à corps perdu dans un torrent de notes fougueux et vivace, accaparant tous les pouvoirs du virtuose. Dans l’ensemble, Chiaroscuro demeure une page paisible, où les cieux obscurcis se découpent sur fond d’étendues enneigées déroulées à perte de vue, jusqu’aux dernières mesures; là, sans véritablement s’éteindre, le violon entame une ascension sur fond d’harmoniques avant de s’égarer dans les brumes, noyé dans le silence – ou plutôt, le souvenir de qu’il vient de vivre.
Après tant d’émotions, on pourrait presque s’étonner que Twilight, parvienne à maintenir l’intérêt de l’auditeur en éveil. Traversée par un thème de boîte à musique au piano et les vibrations chatoyantes du vibraphone, cette œuvre pour deux violons et orchestre de chambre, écrite en 2004, n’atteint cependant pas au charme étrange, évanescent, de Chiaroscuro.
Gidon Kremer et le Kremerata Baltica – dont le dernier enregistrement chez DG nous avait, hélas, déçus (lire par ailleurs) –, rejoints par Patricia Kopatchinskaja dans Twilight, se montrent ici sous leur meilleur jour! D’une incroyable homogénéité, ils livrent des deux œuvres gravées sur ce disque une lecture idéale, tout en rondeur et sans emphase inutile. La justesse de ton des interprètes n’a d’égale que la prise de son, qui, chaleureuse et parfaitement équilibrée, sert on ne peut mieux ces pages hautes en relief.
Un CD qu’en ces temps troubles et interrogateurs, on aurait tort de ne pas mettre sous le sapin…
Olivier Vrins

Son 10 -  Livret 6 - Répertoire 8 - Interprétation 10

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