La 47e édition du Festival de Sablé :« Que ma joie demeure »

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La 47e édition du Festival de Sablé s’est déroulée du 20 au 23 août dernier, sous le thème poétique « Que ma joie demeure ». Dédiée à l’art baroque, sa programmation a brillamment reflété la pluralité de ce style, où la spiritualité côtoie la théâtralité, et où l’intime se mêle au fastueux.

Carlo Vistoli et Les Accents dans Vivaldi

Quatre à cinq concerts ponctuaient chaque journée, conférant à l’ensemble une intensité rare. Parmi eux, le programme « Vivaldi Sacro Furore » fut l’un des temps forts. Thibault Noally, à la tête de son ensemble Les Accents, dirigeait tout en jouant sur un violon de Jakobus Stainer (1653). À ses côtés, le contre-ténor Carlo Vistoli s’engageait dans un parcours exigeant, puisant dans les pages les plus expressives du Prêtre roux

Un peu retenu dans le Stabat Mater à l’ouverture de la soirée, Vistoli a rapidement su imposer sa virtuosité. Dans In furore, ses vocalises ciselées, allégées à l’extrême, promettaient une montée en intensité. Après l’entracte, le chanteur trouva une liberté nouvelle. Les extraits de L’Olimpiade (récitatif « Con questo ferro » suivi de l’air « Gemo in un punto e fremo ») ont emporté l’auditoire par leur énergie dramatique, tandis que Mentre dormi du même opéra suspendait le temps par ses longues lignes apaisées. La fin du programme atteignit une intensité rare : dans « Sovvente il sole » (Andromeda liberata), quelques graves rugueux assumés en voix de poitrine apportaient un relief singulier ; et dans « Nel profondo cieco mondo » (Orlando furioso), la fureur stylisée des ornements a embrasé la salle.

Les Accents ont offert aussi deux moments instrumentaux : le Double concerto pour violons BWV 1043 de Bach et le Concerto pour cordes RV 284 de Vivaldi. L’archet souple et élégant de Noally insufflait à ses musiciens une énergie collective communicative. Le public, conquis, a réservé une ovation debout, prolongée par deux bis chaleureux : Vedrò con mio diletto (Giustino RV 717) et l’Alleluia du Stabat Mater.

« Bach dans tous ses états » par Le Caravansérail

Un autre pari audacieux a été relevé par Bertrand Cuiller et son ensemble Le Caravansérail, qui ont réuni en une seule soirée les concertos pour un, deux, trois et quatre clavecins de Bach. Rareté absolue, cette entreprise exigeait la complicité de trois autres solistes — Violaine Cochard, Olivier Fortin et Jean-Luc Ho — tous des figures incontournables du clavecin actuel.

Disposés en ligne, les quatre clavecins dominaient la scène, entourant la violoncelliste placée au centre. Ce dispositif, spectaculaire et efficace, valorisait les claviers tout en reléguant parfois les cordes au second plan. La chaleur des lumières de la scène perturbait quelque peu l’accord des instruments délicats, mais l’entente entre les musiciens triomphait de ces aléas. Chaque personnalité se révélait : Cochard intrépide, Ho imperturbable, Fortin d’une sérénité lumineuse, Cuiller placide et attentif. De cette diversité naissait une harmonie nourrie d’écoute et d’invention.

La transcription réalisée par Cuiller du Concerto brandebourgeois n°3 pour quatre clavecins, fut incontestablement le clou de la soirée. Sans cordes, l’œuvre conservait toute sa force colorée, les claviers y chantant avec une souplesse étonnante. La disposition créait un effet de spatialisation, une sorte de « stéréo » baroque, qui mettait en valeur le jeu de dialogues et le contrepoint jubilatoire de Bach. Dans les autres œuvres, la sonorité éclatante de l’un des violons apportait un surcroît de brillance. Le public, enthousiasmé, obtint en bis les deux derniers mouvements du Concerto Brandebourgeois, dans une atmosphère d’exaltation partagée.

« Genesis », « Mater ecclestae » et « Effervescence de Leipzig à Dresde »

Trois concerts de l’après-midi, donnés dans des églises différentes, offrirent des thématiques complémentaires dans des regards originaux.

À Saint-Pierre du Bailleul, l’Ensemble Théodora retraçait la genèse du violon baroque en un compte à rebours. Le programme s’ouvrait sur la Chaconne de la Partita en ré mineur de Bach, jouée avec une flexibilité de tempo et une grande respiration dans le phrasé. Il se refermait sur les Variations sur Wie schön leuchtet der Morgenstern d’un anonyme, repris par Bach dans sa cantate BWV 1. Entre ces deux pôles, des sonates de Biber, Buxtehude et Böddecker, toutes intégrant une chaconne, illustraient l’évolution des écritures. Sous la direction de Louise Ayrton (violon), Lucie Chabard (clavecin), Alice Trocellier (viole de gambe) et Sergio Bucheli (théorbe) mirent en lumière, avec clarté et élégance, ce cheminement historique et esthétique.

À Brûlon, dans l’église Saint-Pierre-et-Saint-Paul, l’Ensemble La Sportelle offrait un programme alternant chœur a cappella et orgue, mêlant des pages de Bach, Alonso Lobo, Victoria et Guerrero. Parmi les huit chanteurs, le ténor Mathias Deau séduisait par un timbre clair, d’une résonance riche et parfaitement juste. Cependant, l’ensemble, parfois inégal, laissait percevoir une hétérogénéité des voix qui pouvait troubler l’équilibre global.

Enfin, l’Ensemble Amarillis sous la direction d'Héloïse Gaillard transportait l’auditoire en Thuringe et en Saxe au XVIIIe siècle avec « Effervescence de Leipzig à Dresde ». Autour de Bach et Telemann, figuraient Heinichen, Fasch et Zelenka, dans des sonates en trio et en quatuor. La richesse des combinaisons instrumentales — flûte à bec, violon, hautbois, basson, basse continue — dévoilait toute une palette de timbres et de couleurs. Les instruments à vent, liés intimement au souffle, exprimaient avec force la fragilité et la vitalité de cet élément fondateur. Habités, les musiciens incarnaient une virtuosité revigorante et une intensité expressive qui ont soulevé l’émotion du public.

En écho à ces concerts, la projection du documentaire consacré aux Indes Galantes à l’Opéra Bastille complétait la réflexion en montrant combien la musique, en l’occurrence baroque, demeure un langage universel, capable de réunir des cultures et des sensibilités éloignées.

Concerts des 21 et 22 août dans le cadre du Festival de Sablé.

Victoria Okada

Crédits photographiques : Festival de Sablé

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