Le Concerto de Sibelius selon Simone Lamsma
Jean Sibelius (1865-1957) : Concerto pour violon. Simone Lamsma, violon ;Orchestre national d'Île-de-France ; Case Scaglione, direction. 2025. 35:11. Livret en français et en anglais. NoMadMusic. NMM008. Disponible uniquement en téléchargement.
Simone Lamsma est une violoniste néerlandaise de grand talent. Comme elle n’est pas, et de loin, la seule dans ce cas, nous avons trouvé intéressant d’en approfondir les raisons. C’est un peu long, mais le lecteur impatient d’entendre parler de son enregistrement du Concerto de Sibelius pourra aller directement aux derniers paragraphes... quitte à remonter le fil pour revenir aux sources de ce remarquable talent.
On le sait : de tous temps, les arts se sont bien portés aux Pays-Bas. Parmi eux, la musique y est en très bonne place. Dans ce domaine, les violonistes sont loin d’être en reste. Et parmi eux, les femmes y sont en très bonne place.
Il y a beaucoup de raisons pour expliquer pourquoi il y a actuellement, sur la scène internationale, de nombreuses violonistes néerlandaises de tout premier plan. On pense bien entendu aux conservatoires d’Amsterdam et de La Haye, à la fois exigeants et tournés vers les réalités de la vie de musicien professionnel, et qui attirent les plus grands professeurs de la planète. Plus généralement, ce pays a mis en place, notamment par des prêts d’instruments et de nombreuses opportunités pour se produire en public, une politique extrêmement favorable à l’éclosion, et surtout à l’épanouissement, de jeunes talents.
Pour le répertoire d’au moins les deux derniers siècles, les Pays-Bas ont l’une des meilleures institutions symphoniques au monde : le Concertgebouw d’Amsterdam. Pour le répertoire plus ancien, on peut dire que c’est ici qu’est né, dans les années 1970, le mouvement que l’on a appelé plus tard « historiquement informé ». Si, dans le reste du monde, depuis plus d’un demi-siècle que ces deux démarches existent, elles se sont petit à petit décloisonnées, aux Pays-Bas elles se sont plus naturellement côtoyées, et cela fait déjà longtemps que les élèves formés pendant toutes ces années en ont tiré tous les bénéfices.
Pour en revenir aux enseignants, il n’est pas anodin que constater que les deux figures les plus emblématiques de ces deux démarches sont des femmes (toutes deux nées juste après la Seconde Guerre mondiale) : Coosje Wijzenbeek, qui a été en poste dans les conservatoires d’Amsterdam et de La Haye, où elle a formé trois des six virtuoses que nous citerons (une par génération) ; et Vera Beths, l’une des figures majeures de cette « révolution baroque » que nous évoquions (et aussi très engagée dans la création contemporaine et l’improvisation) et pédagogue très recherchée. Précisons toutefois qu’aucune des deux n’était spécialiste exclusive de son répertoire : Coosje Wijzenbeek avait joué de la viole de gambe dans des ensembles professionnels spécialisés, et Vera Beths avait étudié avec deux des plus grands pédagogues au monde, Herman Krebbers et Ivan Galamian, qui lui avaient donné une très solide formation « moderne ».
Voilà comment nous avons de nos jours toutes ces formidables violonistes. Celle qui vient immédiatement à l’esprit, et que l’on peut considérer comme l’une des toutes meilleures, est bien sûr Janine Jansen. Elle est née en 1978, soit un an après Gwendolyn Masin et un an avant Liza Ferschtman. Beaucoup plus près de nous, citons Noa Wildschut (née en 2001). Et entre les deux, nées respectivement en 1986 et 1985, Rosanne Philippens et Simone Lamsma, qui vient donc de sortir cet enregistrement du Concerto de Sibelius.
Ce qui est frappant quand on écoute ces musiciennes, c’est qu’elles ont toutes une très forte personnalité artistique, qui se traduit par leur audace dans leurs choix de répertoire, dans leurs partis pris d’interprétation, ou encore dans les formations instrumentales avec lesquelles elles jouent. Elles sont véritablement des artistes accomplies. On pourrait sans doute pointer certaines similitudes plus précises. Qu’il nous soit permis, puisque nous parlons spécifiquement de Simone Lamsma, de faire remarquer que la voir et l’entendre jouer évoque irrésistiblement, dans son engagement physique et émotionnel, son aînée de quelques années, la très charismatique Janine Jansen.
Relativement peu connue en France, où elle se produit trop rarement, Simone Lamsma mène pourtant une très brillante carrière, notamment en concerto. La liste des orchestres et des chefs avec lesquels elle a joué est impressionnante. Pour la saison actuelle (2025-2026), elle a à son programme (littéralement aux quatre coins du monde) un panel de « grands concertos du répertoire » et d’autres moins souvent joués : Tchaïkovski, Bruch (N° 1), Brahms, Britten, Korngold, Sibelius, Bartók (N° 2), Beethoven et Adams !
Sa discographie comporte 6 albums, dont une moitié avec orchestre, dans lesquels on trouve les concertos de Spohr (Nos 6, 8 et 11), Chostakovitch (N° 1) et Bach (avec hautbois). Aucun de ces « grands concertos du répertoire », donc. Cet enregistrement de celui de Jean Sibelius, qui n’est pas disponible en CD physique (tout comme celui qu’elle vient de réaliser du concerto du compositeur. danois contemporain Thomas Agerfeldt Olesen, qui sort aussi ces jours-ci), vient donc à point pour combler ce manque... et aussi pour permettre au public français de mieux connaître Simone Lamsma, puisqu’elle joue ici avec notre Orchestre national d'Île-de-France (ONIF).
La discographie de l’ONIF a longtemps été cantonnée (ou presque) à la musique française. Ces dernières années, notamment sous l’impulsion de NoMadMusic, éditeur du présent enregistrement, elle s’est diversifiée. Depuis que Case Scaglione a pris les rênes de l’orchestre, en 2019, ensemble ils ont enregistré un double album consacré à Wagner (extraits de Parsifal, Tristan et Isolde et La Walkyrie) et la Symphonie héroïque de Beethoven.
Et, donc, ce Concerto de Sibelius auquel nous venons enfin !
Le compositeur était lui-même violoniste, et cette œuvre est remarquablement écrite pour l’instrument. Aussi, nul besoin de se compliquer la vie : il suffit de respecter scrupuleusement la partition. Ce que fait, naturellement, Simone Lamsma. Il n’empêche : si elle joue « toutes les notes, rien que les notes » (et avec quelle maîtrise instrumentale !), elle ne s’efface pour autant derrière le texte. Au contraire, dès le début de l’Allegro moderato nous savons que son interprétation sera incarnée, et qu’elle donnera de sa personne. Toutes les nuances sont soigneusement respectées, mais avec un engagement physique (vibrato, vitesse d’archet), qui en accompagne les changements. Sans pour autant tomber dans l’explication de texte, tant l’engagement est avant tout émotionnel.
L’Adagio est effectivement di molto. Trop ? Simone Lamsma trouve quelque chose à dire sur chaque note, et de ce point de vue nous force à une attention permanente. Et, le plus souvent, mêlée d’admiration pour toutes ces couleurs qu’elle trouve, variant en particulier, avec une science violonistique supérieure et une volonté artistique affirmée, les multiples possibilités d’utiliser l’archet. Mais est-ce vraiment toujours nécessaire ? La musique pourrait ici être parfois plus simple, et, sinon se suffire à elle-même, du moins être observée avec un peu plus de distance. C’est là affaire de goût.
L’Allegro, lui, n’est pas ma non tanto. Il est au contraire très enlevé, et ne manque, ainsi, pas de panache. Notre soliste ne craint pas les sonorités accidentées, et nous lui sommes gré de ne pas chercher à lisser cette chevauchée infernale, qui n’a rien d’un final de concerto brillant et quelque peu superficiel, mais est au contraire d’une énergie qui ne nous laisse aucun repos, ni physique ni psychologique. Le compositeur l’aurait qualifié de « danse macabre ». Il y a assurément de cela dans cette interprétation qui tient de la course à l’abîme.
Stravinsky connaissait-il le Concerto de Sibelius, quand il écrivait le sien pour le violoniste Samuel Dushkin, et à qui il demandait des conseils pour la partie de violon, quand il lui a dit : « Je veux que mon concerto pue le violon » ? Assurément, c’est le cas de celui de Sibelius. Et Simone Lamsma joue magnifiquement le jeu, tant, pour employer un terme plus agréable, elle respire le violon !
Quant à l’orchestre, malgré une prise de son qui favorise la soliste, il est d’une belle présence. Ses instruments graves, notamment, tellement prégnants dans cette œuvre, donnent la couleur profonde et intérieure qui font de l’orchestre un protagoniste à part entière. Nous sentons les musiciens extrêmement attentifs à leur directeur musical, Case Scaglione, lui-même en osmose avec Simone Lamsma. Concentrer son écoute sur l’orchestre, qui n’a certes le plus souvent qu’un rôle d’accompagnement, permet d’entendre quantité de détails (rebondissements des archets, nuances à la limite de l’audible mais avec du corps, phrasés des contrechants...) qui donnent précisément une véritable épaisseur à cet accompagnement, et rendent ainsi pleinement justice à ce chef-d'œuvre et à l’interprétation aboutie de la soliste.
Certainement pas un Concerto de Sibelius qui ne fait que s’ajouter aux dizaines (peut-être même à la centaine) d’enregistrements déjà existants. Celui-ci est tout à fait personnel, et à ce titre, unique. Simone Lamsma ne donne pas l’impression d’avoir seulement cédé à ce passage obligé pour tout soliste qui ambitionne une carrière véritablement internationale, mais d’avoir eu réellement quelque chose à dire avec cette œuvre. Qu’elle en soit remerciée pour cette démarche sincère et généreuse.
Son : 8 – Livret : 7 – Répertoire : 10 – Interprétation : 9
Pierre Carrive