Le Printemps des Arts de Monte-Carlo 2026 : Une Odyssée des Instruments et des Sons

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Suite de l’édition 2026 du Printemps des Arts de Monte-Carlo, sous la direction artistique de Bruno Mantovani, qui s’est affirmée comme une exploration profonde de l’évolution des instruments et du langage musical. En recentrant son projet sur l’écoute, les œuvres et la matérialité même du son, le festival a substitué à la logique de l’événement celle du parcours, offrant une expérience intérieure exigeante et cohérente. Des mystères du XVIIe siècle aux déferlements symphoniques du XXe, cette édition a dessiné une trajectoire ambitieuse fondée sur la transmission et la curiosité.

L’Évolution des Claviers : De l’Ombre à la Lumière

À l’Auditorium Rainier III, le 26 mars 2026, le public a été invité à parcourir l’évolution des instruments à clavier avec l’ensemble Les Ambassadeurs ~ La Grande Écurie. Accompagnant Olga Pashchenko, tour à tour au clavecin puis au pianoforte, les musiciens ont joué sur des copies d’instruments anciens, privilégiant les cordes en boyau et les archets baroques pour une authenticité sonore retrouvée.

Le concert s’est ouvert sur la Sinfonia « dissonante » en fa majeur (F. 67) de Wilhelm Friedemann Bach. Dans cette œuvre singulière, Olga Pashchenko s’est fondue dans l’ensemble pour assurer la basse continue, illustrant une tension fascinante entre les styles français et italien. Si l’on aurait pu souhaiter une interprétation plus incisive, la pièce a confirmé l’indépendance stylistique du fils aîné de Bach. Le changement d’atmosphère fut radical avec le Concerto Wq. 23 de Carl Philipp Emanuel Bach, où la soliste a livré une prestation d’une précision remarquable, magnifiée par la souplesse de l’orchestre.

La seconde partie a marqué le passage au pianoforte pour le célèbre Concerto n° 23 en la majeur, KV 488 de Wolfgang Amadeus Mozart. Dirigeant depuis le clavier, Olga Pashchenko a fait preuve d’une affinité stylistique bouleversante, particulièrement dans un Adagio d’une intensité rare. La présence attentive des élèves du collège André Maurois de Menton a témoigné de l’impact immédiat de cette musique, une expérience prolongée avec légèreté par une dégustation offerte par le glacier Rossi Monaco.

Heinrich Ignaz Franz von Biber : La Création d’un Monde Sonore

Le 21 mars 2026, à la Salle des Franciscains du Théâtre National de Nice, le festival a rendu un hommage vibrant à Heinrich Ignaz Franz von Biber, figure centrale de cette édition. Longtemps restée dans l’ombre des maîtres italiens, la musique de Biber a fait l’objet d’un parcours complet, de la répétition commentée à la conférence spécialisée.

La violoniste Alice Julien-Laferrière et son Ensemble Artifices ont mis en lumière la technique de la scordatura, consistant à modifier l’accord traditionnel du violon pour explorer de nouvelles combinaisons sonores. En passant d’un instrument à l’autre parmi les cinq disposés sur scène, la soliste a révélé une palette de couleurs insoupçonnée, créant un pont fécond entre musique ancienne et modernité. L’accompagnement, fondé sur une reconstitution inspirée des pratiques de l’époque (théorbe, viole de gambe, orgue, percussions), a donné une profondeur inédite à l’écoute.

Biber a élevé le violon à un niveau d’expressivité autonome, capable de traduire les mystères les plus profonds. Dans la grande Aria finale de la Sonate XIV ou dans l’Harmonia artificioso-ariosa, l’énergie des danses devient un principe créateur. Le violon n’y est plus seulement un instrument, mais un monde sonore à part entière, une véritable vision du cosmos.

Un Panorama du Quatuor à Cordes en France

Le 29 mars 2026, la Salle Belle Époque de l’Hôtel Hermitage a accueilli une rencontre rare entre deux formations majeures : le Quatuor Danel et le Quatuor Mosaïques. Ce concert, réorganisé suite aux annulations liées à la visite du Pape à Monaco, a permis de confronter deux esthétiques : l’approche moderne et polyvalente des Danel face à l’usage des instruments d’époque des Mosaïques.

Le Quatuor Danel a ouvert la soirée avec l’unique quatuor de Gabriel Fauré, une œuvre testamentaire d’une concentration extrême, rendue avec une intensité remarquable. Le Quatuor Mosaïques a ensuite défendu avec finesse le Quatuor en mi bémol majeur de Hyacinthe Jadin, révélant l’élégance de cette partition de 1796. Le programme s’est poursuivi avec le quatuor de Camille Saint-Saëns par les Danel, puis celui de l’enfant prodige Juan Crisóstomo de Arriaga par les Mosaïques, avant de s’achever sur la vaste fresque de César Franck. Malgré la densité du programme, cette exploration a constitué l’un des sommets du festival par sa finesse et sa rigueur.

Le Vertige de la Turangalîla-Symphonie

Le 4 avril 2026, le Grimaldi Forum a vibré au son de la monumentale Turangalîla-Symphonie d’Olivier Messiaen. Cette œuvre, véritable « tube » symphonique du compositeur, est un hymne à la joie et à l’amour, convoquant un orchestre gigantesque, un piano soliste et les ondes Martenot.

Sous la direction énergique de Kazuki Yamada, l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo a offert une palette sonore spectaculaire. Le pianiste Jean-Frédéric Neuburger a dominé sa partie avec une aisance magistrale, tandis que Nathalie Forget a fait chanter les ondes Martenot avec une expressivité rare. En première partie, Mécanique céleste de Vincent David a proposé un prélude virtuose, où le saxophone soprano gravitait dans un ballet sonore annonçant les déferlements de Messiaen.

Conclusion : Une Utopie en Acte

Au terme de cette édition, le Printemps des Arts de Monte-Carlo confirme sa mutation. En privilégiant le risque et la transmission, le festival construit une identité forte, loin du spectaculaire gratuit. Si tous les concerts n’atteignent pas le même degré de réussite, les moments forts — de la redécouverte de Biber au vertige de la Turangalîla — dessinent une utopie en acte : celle d’une musique qui ne cesse de se réinventer par la curiosité et l’exigence.

Carlo Schreiber

Crédits photographiques : Sasha Gusov et Printemps des arts

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