Le Sacre et Daphnis par Rafael Payare : un millésime majeur

par

Maurice Ravel (1875-1937) : Daphnis et Chloé, M. 57 (version intégrale avec chœur). Igor Stravinsky (1882-1971) : Le Sacre du printemps. Chœur de l'Orchestre symphonique de Montréal ; Orchestre symphonique de Montréal, direction Rafael Payare. Enregistrement Maison symphonique de Montréal — 2025 et 2026. Livret en anglais et français. 92'13''. Pentatone PTC 5187665.

Voici l'un des albums les plus attendus de la rentrée discographique. Les concerts dont il procède avaient suscité des échos si favorables que sa parution était guettée : l'Orchestre symphonique de Montréal et son directeur musical Rafael Payare y abordent deux monuments que l'orchestre porte dans son histoire.

La nouveauté tient d'abord au programme. C'est la première fois que Daphnis et Chloé et Le Sacre du printemps, l'un et l'autre dans leur version intégrale, se trouvent réunis dans une même parution. L'évidence du rapprochement saute pourtant aux yeux : voici deux ballets tournés vers un monde ancien — l'Arcadie grecque de Longus pour Ravel, la Russie païenne et ses rites ancestraux pour Stravinsky —, deux partitions nées à un an d'intervalle pour les Ballets russes de Diaghilev. L'une comme l'autre ont marqué l'histoire de la musique autant que celle de la danse : Le Sacre du printemps par la déflagration de son langage rythmique et harmonique, Daphnis et Chloé par le raffinement inouï de sa palette orchestrale et de son écriture chorale.

Le geste vaut aussi hommage à l'histoire de la maison. L'OSM a inscrit ces deux pages à son blason du temps de Charles Dutoit et de son partenariat avec Decca : un Daphnis et Chloé gravé en août 1980 à l'église de Saint-Eustache — l'un des tout premiers enregistrements numériques, dont la prise de son Decca, d'une précision alors inédite, imposa un nouveau standard —, aussitôt tenu pour une référence autant par son interprétation que par sa qualité sonore ; puis, quelques années plus tard, un Sacre du printemps enregistré en mai 1984 dans la même acoustique. Payare reprend les deux titres et les réunit cette fois sous une seule couverture.

Se mesurer au répertoire qui a fait la légende d'un orchestre est toujours salutaire : un ensemble se construit en se confrontant, de mandat en mandat, aux pages qui ont marqué son histoire. L'exercice est aussi à double tranchant, car affronter des gravures devenues références n'est pas une mince affaire. La mission, globalement, est remplie : ces deux interprétations sont majeures.

Dans Daphnis et Chloé, Payare et l'OSM réussissent la quadrature du cercle — lisibilité du discours, sens de la narration, clarté et puissance des dynamiques, et cette qualité de son que l'orchestre n'a jamais perdue dans le répertoire français. La prestation du Chœur de l'Orchestre symphonique de Montréal, préparé par son chef de chœur Andrew Megill, mérite elle aussi d'être saluée : ses vocalises sans paroles, part essentielle de la couleur ravélienne, enveloppent l'orchestre d'un halo lumineux. Entre les deux gravures, l'ensemble a profondément changé : il ne reste presque plus un musicien de l'époque Dutoit. Le trait d'union porte un nom, celui de Timothy Hutchins, légendaire flûte solo de la maison depuis 1978, déjà titulaire de la partie dans le Daphnis de 1980 — fil tendu, à près d'un demi-siècle de distance, d'une version à l'autre.

Le Sacre du printemps, lui, atteint un sommet. On est ici au niveau des grandes références — le Doráti de Minneapolis chez Mercury (1959), le Salonen de Los Angeles chez Deutsche Grammophon (2006). L'énergie que Rafael Payare insuffle est proprement phénoménale, et à l'énergie s'ajoute la tension : une fête chorégraphiée dont certains épisodes — ainsi la Danse de la terre — sont proprement tétanisants. L'orchestre venu de Montréal y est fabuleux, par sa puissance comme par son homogénéité, mais aussi par ses individualités, avec des vents particulièrement loquaces.

Une pierre angulaire de la discographie !

Son 10 — Livret 10 — Répertoire 10 — Interprétation 10

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