Le Te Deum de Thierry Escaich glorifie la nouvelle vie de Notre-Dame de Paris

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Thierry Escaich (°1965) : Te Deum pour Notre-Dame. Thierry Escaich, orgue ; Maîtrise Notre-Dame de Paris ; NFM Choir Wroclaw ; Orchestre symphonique de la Radio de Francfort, direction Alain Altinoglu. 2025. Notice en français, en anglais et en allemand. Textes inclus, avec traduction anglaise. 66’ 04’’. Alpha 1230.

Lorsque la cathédrale Notre-Dame de Paris a subi un dramatique incendie le 15 avril 2019, la sidération s’est installée. Cinq ans et demi plus tard, les 7 et 8 décembre 2024, le lieu était rendu au culte et à l’admiration générale après de remarquables travaux de rénovation. Pour souligner avec faste cette résurrection, Henri Chalet, le directeur de musique sacrée à Notre-Dame de Paris, a passé commande d’un Te Deum à Thierry Escaich, cotitulaire du grand orgue du somptueux édifice. Dans la notice de présentation, le compositeur explique qu’après une rencontre avec l’archevêque de Paris, Monseigneur Ulrich, ce dernier lui a suggéré de circonstancier son Te Deum, d’y intégrer des événements et des personnages faisant partie de l’histoire de la cathédrale

Concrétisant cette idée, Escaich a fait appel à la poétesse Nathalie Nabert (°1955), avec laquelle il avait déjà collaboré à l’occasion de son œuvre pour double chœur mixte, orchestre et orgue, Le Dernier Évangile, créé à Saint-Malo pour le Grand Jubilé de l’an 2000. Le texte latin du Te Deum alterne ici avec les insertions en français de l’écrivaine, qui convoquent le Seigneur, les forces de la nature, les éléments ou les âmes des justes, les saints ou la Vierge Marie, mais aussi de grandes figures en lien avec l’édifice sacré : Sainte Geneviève, patronne de la ville de Paris, Saint Louis, Huysmans, Frédéric Ozanam, initiateur des conférences du Carême au cours des années 1830, Claudel, Péguy ou Victor Hugo et ses personnages Quasimodo et Esmeralda. L’histoire et la littérature viennent s’unir à la dimension du sacré pour souligner le côté prestigieux d’une cathédrale à nulle autre pareille.

Le présent enregistrement a été effectué en concert, in loco, le 12 juin 2025, lors de la création du Te Deum, destiné à deux chœurs mixtes, un chœur d’enfants et un orchestre symphonique. Quatre parties le composent.  La première, La Nuit de feu, rappelle la terrible séquence de l’incendie, illustrée par des mots forts : Flamme écarlate/tombe en flots de soufre./Sa lueur sanglante court/comme un cheval sans frein. Le texte grégorien et le langage moderne offrent aux chœurs, aux cordes vigoureuses et à la percussion variée, dont le marimba, un terrain propice, l’orchestration, aux couleurs vives, se révélant luxuriante et foisonnante, in ira furoris, mais aussi subtile et inventive. La deuxième partie, les Anges de la nuit, fait référence, avec effets syncopés, au Cantique des trois enfants du Livre de Daniel (une suggestion du théologien Fabrice Hadjadj), avec intervention de la Maîtrise. 

Le Vaisseau marial qui suit est un hommage à la cathédrale et à ses « spectres hallucinés » auxquels une supplique est adressée. C’est ici que les personnages, cités plus avant, entrent en scène. La dernière partie, La Flamme percera, se veut un message d’espoir. Escaich explique : Ce Te Deum est un cheminement du feu destructeur, celui de l’incendie, à un feu rédempteur, qui éclaire mais ne consume pas, tel celui du brasier ardent de Moïse. Avant le final grandiose, le compositeur fait appel à une voix soliste de jeune soprano qui agit comme une flamme tremblante, qui, elle seule, conduira/les Vertus et le Monde

Entre chaque partie, Thierry Escaich propose, à l’orgue, une improvisation, chacune étant un commentaire qui relie les mouvements tout en leur apportant quelque chose de neuf, comme un indispensable battement de cœur ou un souffle de l’esprit. Le magnifique Cavaillé-Coll ne pouvait être absent de la résurrection de l’édifice ; Escaich s’en sert avec sa dextérité coutumière, entre raffinement, contemplation et flux sonore. 

Si la Maîtrise Notre-Dame de Paris est émouvante, le NMF Choir Orchestra de Wroclaw, préparé par Lionel Sow - qui a dirigé, de 2006 à 2014, cette même Maîtrise - assure la grandeur, la ferveur et la finesse qui se déploient tout au long du parcours. L’Orchestre de la Radio de Francfort, mené par Alain Altinoglu, geste précis, sert magistralement cette partition au lyrisme ardent, apport important à la musique religieuse de notre temps, mais aussi chemin de lumière dans notre présent si bousculé et si indécis. Le son est généreux : il y avait le risque de se perdre dans l’acoustique de ce sanctuaire majestueux ; on relève l’un ou l’autre déséquilibre, mais l’équipe technique cristallise avec bonheur l’atmosphère de cet événement-témoignage dont la mémoire indispensable est ainsi assurée.

Le livret est enrichi de précieuses photographies du concert, mais aussi de l’édifice restauré. Elles ajoutent un côté visuel bienvenu et raviront, au-delà de l’expérience musicale, les amoureux de Notre-Dame de Paris.

Son : 8,5    Notice : 10    Répertoire : 10    Interprétation : 10

Jean Lacroix

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