L’Ensemble Altera revisite Noël par une intelligente compilation sous angle féminin
Feminine Voices at Christmas. Œuvres d’Hildegard von Bingen (1098-1179), Imogen Holst (1907-1984), Gustav Holst (1874-1934), Joanna Marsch (*1970), Cecilia McDowall (*1951), Adrian Peacok (*1962), Ian Shaw (*1960), Barbara Strozzi (1619-1677), Kerensa Briggs (*1990), Elizabeth Poston (1905-1987), Germaine Tailleferre (1892-1983), Benjamin Britten (1913-1976), John Rutter (*1945) [arrgmt]. Ensemble Altera, Christopher Lowrey. Lishan Tan, harpe. James Kennerley, orgue. Novembre 2024. Livret en anglais ; paroles en langue originale non traduites. 74’21’’. Alpha 1182
Un parcours d’Orlando Gibbons à Samuel Barber (The Lamb’s Journey, août 2022), puis Dazzling Light en août 2023, explorant le thème de la lumière : après ces deux CD chez le même label, l’Ensemble Altera se penche sur la circonstance de Noël. Avec un tropisme délibérément féminin, tant par la tessiture en jeu (deux groupes de sopranos, un groupe d’altos) que par le choix du répertoire, invitant huit compositrices et accordant une significative place à la célébration mariale, à l’instar du récent Hymne à la Vierge de La Sportelle (Rocamadour, mars 2025). Hormis Hildegard von Bingen, la visionnaire abbesse rhénane du XIIe siècle, et une parenthèse baroque (O Mariam Quam Pulchra Es de Barbara Strozzi), le programme se concentre sur les époques moderne et contemporaine, dans l’aire américano-britannique.
Sans jamais désobliger l’oreille, quelques étapes ne seront certes pas avares de modalisme épicé, de dissonances, de tensions harmoniques (Hymn to the Dawn de Gustav Holst, Magnificat de Joanna Marsch ponctué par l’orgue, Ave Maria de Cecilia McDowall). D’autres pages séduisent plus directement : les lettrines monophoniques au large ambitus, étoilées par la harpe, du I Sing of a Maiden enluminé par Ian Shaw. Ou le charmant, presque puéril Jesus Christ the Apple Tree d’Elizabeth Poston. Le calme rythme de berceuse du Coventry Carol de Kerensa Briggs contraste avec son sujet : le sanglant Massacre des Innocents commandé par Hérode. Une œuvre touchante, spécialement écrite pour l’Ensemble Altera.
Parmi les cinq auteurs masculins : There is no Rose d’Adrian Peacock, producteur de cet enregistrement. Aussi deux airs traditionnels arrangés par le vétéran John Rutter, éminent contributeur du genre associé à la Nativité, dont les nombreux albums avec ses troupes du Clare College restent des piliers de la discographie. Un Lento de Germaine Tailleferre, tendrement égrené par Lishan Tan, prélude à la pièce principale de ce récital : les célèbres Ceremony of Carols de Benjamin Britten. Lequel semble avoir hésité quant à la nomenclature vocale, initialement déclarée pour voix de femmes en avril 1942 et ainsi présentée en décembre au Norwich Castle, par les dames du Fleet Street Choir.
Mais entretemps, en septembre, sa correspondance précisa que ses carols étaient pour « voix d’enfants ». C’est avec les petits Gallois du Morriston Boys’ Choir que Britten les grava en décembre 1943, puis avec les jeunes de Copenhague en septembre 1953 à la Radio danoise (et leur mignon chuintement sur Deo Gracias). Toujours pour le label Decca/Argo, les garçons des St John’s et King’s Colleges prolongèrent aussitôt cette pratique. En mai 1947, c’est toutefois une option féminine qu’avait retenue Robert Shaw avec la Victor Chorale of Women's Voices, captée au Manhattan Center de New York, parue en 78 tours chez RCA. Même option adulte suivie ici dans ces sessions à l’église Blessed Sacrament de Providence : on perd en candeur enfantine ce qu’on gagne en justesse de timbre et d’émission, osant de stupéfiants moments de virtuosité (This Little Babe).
Christopher Lowrey, le meneur qui assume parallèlement une brillante carrière soliste, connaît son Britten. Voilà dix ans, Paul-André Demierre le remarquait déjà dans le rôle d’Obéron pour le Midsummer Night’s Dream représenté au Grand Théâtre de Genève. Pour le pied du sapin, l’équipe de Rhode Island réussit là une anthologie peu banale, intelligemment structurée, précisément documentée, –même si la notice se réserve aux anglophones. L’exécution de haute volée est à l’avenant de ce singulier projet qui revisite et actualise la tradition des compilations de Noël. Qu’on n’attende donc pas ici une imagerie d’Épinal pour naïve veillée : l’itinéraire se démarque des clichés de crèche, irrigue un immarcescible imaginaire, dans une filiation esthétique à l’abri des modes… comme en son temps le mémorable vinyle Carols of Today des Elizabethan Singers de Louis Halsey (Argo, avril 1966).
Christophe Steyne
Son : 8,5 – Livret : 8,5 – Répertoire & Interprétation : 9