Les espaces frottés d’archets de Márton Illés

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Bowed Spaces. Márton Illés (°1975) : Vont-tér pour violon et orchestre de chambre ; skEtch 1 à 3 pour violon et électronique ; Rajzok I pour orchestre à cordes ; Sírt-tér pour violoncelle et orchestre de chambre. Patricia Kopatchinskaja, violon ; Nicolas Altstaedt, violoncelle ; Münchener Kammerorchester, direction Clemens Schuldt et Bas Wiegers ; SWR Experimentalstudio. 2021 à 2024. Notice en allemand, en anglais et en français. 76’ 33’’. Alpha 1221.

Né à Budapest mais établi en Allemagne, le compositeur hongrois Márton Illés a étudié dans son pays natal avant de se perfectionner à Bâle et à Karlsruhe, auprès de Detlev Müller-Siemens (°1957) et de Wolfgang Rihm (1952-2024), qui lui ont enseigné la composition. Il a aussi reçu des conseils de Ligeti, Kurtág et Lachenmann. Son catalogue, qui débute en 1998, se répartit en musique orchestrale et concertante, musique de chambre, musique vocale et instrumentale, et théâtre musical. Dans la notice qu’il signe lui-même, Illés précise qu’au départ, il utilisait des techniques instrumentales traditionnelles : c’est seulement à partir de 2010 environ, écrit-il, que j’ai ressenti petit à petit le besoin de différencier et d’élargir mon matériau musical

Illés s’intéresse aussi à la psyché humaine, aux sensations, aux réflexes, aux phénomènes de contractions et de relaxations. Il en retire une énergie sonore : cette matière se prête très bien à être mise en musique. Des associations visuelles s’y ajoutent : quand j’écoute, je vois toujours des lignes, des objets, des couleurs, des textures qui s’étendent dans des plans en deux dimensions aussi bien que dans des perspectives imaginaires [Tér]. Le présent album est une démonstration de son expressivité, qui est aussi tactile, car Illés déclare éprouver la nécessité d’un contact physique avec les instruments pour que son inspiration se développe. 

L’expérience débute par Vont-tér, un concerto pour violon composé en 2020 pour Patricia Kopatchinskaja (°1977), d’origine moldave et de nationalités suisse et autrichienne. Formée à Vienne dès ses 12 ans, elle compte à son actif une série de créations contemporaines. On ne présente plus cette artiste anticonformiste et engagée, dont l’énergie sonore est précisément une caractéristique de jeu. Ce concerto, pour lequel Illés évoque des gestes vibrants dans l’espace, est une expérience intense, nourrie de glissandos furtifs puis agités, dans un univers au sein duquel les couleurs et la sensation de clarté se combinent avec un orchestre de chambre (excellents Munichois) en intense et stimulante effervescence, mais aussi en frémissements et en oscillations. Il y a de la fascination dans cette œuvre parfois surchargée, mais dont la virtuosité instrumentale impose aux interprètes une expressivité incessante, un peu hors du temps. Kopatchinskaja y est magnifique, à la fois déchaînée et fluide ; les archets, menés par Clemens Schuldt, qui a été de 2016 à 2022 chef principal de la formation munichoise dont on le sent proche, et est actuel directeur musical de l’Orchestre symphonique du Québec, y sont impeccables.

L’électronique au service de l’organique, déclare Illés pour les trois courts skEtches, où le violon voit son geste, un peu désincarné, être « aspiré » par un environnement électronique complexe, servi avec brio par le studio expérimental de la SWR de Fribourg. Ce qui n’enlève rien à la sensation dynamique du premier des morceaux, à la sensualité du deuxième, à l’intensité des ostinatos du troisième. Ici aussi, Patricia Kopatchinskaja, inspirée, se projette dans un univers qui peut paraître chargé d’abstraction, mais qui se révèle en fin de compte dense et intemporel.

Pour le violoncelle du Franco-Allemand Nicolas Alstaedt (°1982), formé à Detmold, Bâle et Berlin, où il fut l’un des derniers élèves de Boris Pergamentchikow (1948-2004), Illés a composé Sírt-tér : le titre est une construction lexicale de mon invention, signifiant « un espace rempli de pleurs » ou « un espace que l’on a fait pleurer ». Cette dernière précision semble, après audition, être en parfaite concordance avec cette page de vingt minutes, au sein desquelles les lamentations évoquées se traduisent par un envahissement de représentations de la douleur sous la forme de grincements de l’instrument, de glissandos gémissants, de pizzicati, de déchaînements, d’exaltation, jusqu’à la violence, voire l’hystérie. Un défi pour l’interprète, qui détaille avec une précision pointilliste tout ce registre émotionnel écorché, dans lequel se fond avec la même frénésie l’orchestre de chambre, dirigé par Bas Wiegers, chef associé à l’Orchestre de chambre de Munich.

Une pièce pour 24 instruments à cordes, Rajzok I (2010) complète ce programme décoiffant. Cette scordatura généralisée à des instruments accordés à des intervalles différant d’un quart de ton permet, explique Illés, permet de créer des champs et des nuances microtonaux que l’on ne peut jouer que sur les cordes à vide. Le résultat se traduit par des sonorités fusionnelles, à la fois dramatiques et lyriques, le compositeur utilisant notamment une allusion à une chanson populaire hongroise. On retrouve à la direction Clemens Schuldt, geste affûté, qui unit la diversité d’un propos aux accents grinçants, dont la force exploratrice est chargée d’intensité.

Cet album, dont le titre Bowed Spaces veut dire littéralement « espaces courbés », mais que la notice traduit par « espaces frottés d’archets », les deux précisions étant de circonstance, introduit l’auditeur dans l’univers d’un compositeur qui, au-delà de la complexité qu’il présente, sait traduire avec éloquence les sensations qu’il poursuit dans sa recherche sur l’énergie sonore. 

Son : 9    Notice : 10    Répertoire : 9    Interprétation : 10

Jean Lacroix 

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