L’orgue d’Elsa Barraine, entre contemplation et flamboyance

Elsa Barraine (1910-1999) : Musique rituelle pour orgue et percussions ; Premier Prélude et Fugue en sol mineur sur un chant de prière israélite ; Deuxième Prélude et Fugue sur un chant juif ; Reflets magyars ; Élévation. Lucile Dollat, orgue ; Florent Jodelet et François Vallet, percussions. 2024. Notice en français et en anglais. 70’ 38’’. Radio France Tempéraments TEM 316076.
En novembre 2025, Crescendo attribuait ses Millésimes annuels. Pour l’occasion, un Prix Bernadette Beyne et Michelle Debra était inauguré, en hommage à nos deux fondatrices disparues. Il couronnait un album CPO regroupant les deux symphonies et deux pièces orchestrales de la Française Elsa Barraine, jouées par le WDR Sinfonieorchester dirigé par Elena Schwarz. Même si le nom d’Elsa Barraine figurait déjà dans l’une ou l’autre anthologie consacrée à des pages de compositrices (chez Skarbo, Triton, Ligia…), cette publication mettait en évidence une écriture inventive et personnelle, puissante et virtuose. Tout récemment, ces deux mêmes symphonies d’Elsa Barraine, accompagnées de deux autres pièces orchestrales, étaient gravées à nouveau, chez Warner, par l’Orchestre national de France, mené par Cristian Macelaru, démontrant l’intérêt croissant pour la créatrice. Aujourd’hui, on découvre un album regroupant la quasi-totalité de l’œuvre pour orgue, enregistrée, en août et septembre 2024, à l’Auditorium de Radio France. Il confirme que, dans le cas d’Elsa Barraine, on est en présence d’une musicienne de premier plan.
Née d’un père violoncelliste à l’Opéra de Paris et d’une mère, pianiste amateur et choriste, Elsa entre au Conservatoire de Paris à l’âge de neuf ans. Elle y apprend le piano et aura pour professeurs de composition Charles-Marie Widor, puis Paul Dukas, qu’elle admire et avec lequel elle se lie d’amitié. Parmi ses condisciples, figurent Maurice Duruflé et Olivier Messiaen, avec lequel elle tisse aussi des liens d’amitié. En 1929, elle obtient un Premier Grand Prix de Rome, ce qui lui permet de séjourner à la Villa Médicis. Elle s’inscrit en 1938 au Parti communiste français, mais le quittera en 1949 ; pendant la guerre, elle entre en résistance, est arrêtée par la Gestapo, mais réussit à s’échapper. Après le conflit, elle enseigne au Conservatoire de Paris, où elle succède à Messiaen, puis devient inspectrice des théâtres lyriques. Le catalogue d’Elsa Barraine, qui a composé dès ses dix-huit ans, est riche en pages orchestrales et vocales, en musique de chambre et pour le piano, mais aussi en musiques de films. Entre néoclassicisme et attraits occasionnels pour le sérialisme, elle se distingue par la personnalisation des timbres et des couleurs.
Le présent album propose un éventail significatif de sa musique pour orgue, instrument qui n’a pas fait partie de sa formation, mais elle a bénéficié de conseils de collègues et, plus spécifiquement, de ceux de Raffi Ourgandjian (°1937), organiste venu d’Arménie en France en 1950, qui a demandé à Elsa Barraine de composer pour lui la Musique rituelle qui ouvre le programme. Ourgandjian a créé l’œuvre à Lausanne en 1967 et l’a enregistrée avec Benoit Cambreling au xylo-marimba et Jean-Luc Rimey-Meille au gong et au tam-tam en 2010, sous étiquette Marcal. Cette impressionnante partition d’une quarantaine de minutes, en sept parties et à l’effectif insolite, s’inspire du Bardo Thödol, le livre des morts tibétains. Comme le précise la notice de la musicologue Cécile Quesney et de la journaliste Mariette Thom, il s’agit des sept étapes par lesquelles passe l’âme pendant les 49 jours suivant la mort, avant d’être soit réincarnée, soit d’atteindre la délivrance.
Pour illustrer ce voyage post mortem, Elsa Barraine combine le grand orgue, majestueux, puissant ou contemplatif, au métal du gong et au bois du xylo-marimba. La personnalisation des couleurs et des timbres, signalée plus avant, est ici largement exploitée, avec un travail spectaculaire, allusif, rythmique ou contrasté entre les effets des divers instruments, qui s’associent ou alternent pour créer un climat fascinant, avec des associations autour du chiffre 7 et de ses multiples, évoquant par moments les rituels bouddhiques (on lira les détails dans la notice) ou le gamelan. Ce parcours, à la fois philosophique et spirituel, se révèle d’une haute élévation, le choix des instruments, aux textures bien mises en relief, illustrant les étapes par lesquelles passe l’âme, face aux divinités paisibles ou irritées, aux démons, à la grâce ou à la délivrance différée. On ne peut que partager l’avis des signataires de la notice, qui qualifient cette Musique rituelle d’exceptionnelle. Lucile Dollat (°1997) qui a étudié à Saint-Maur-des-Fossés, puis au CNSM de Paris, notamment avec Olivier Latry et Thierry Escaich, déploie, sur le magnifique orgue Grenzing de l’Auditorium de Radio France, inauguré en 2016, un jeu qui met en valeur toutes les composantes d’une brillante inspiration. Aux percussions, Florent Jodelet et François Vallet, respectivement soliste et collaborateur à l’Orchestre national de France, assurent avec un subtil dosage leur univers sonore respectif, rythmé, mystérieux ou captivant.
Des partitions de courte durée complètent le programme. Un Premier Prélude (1928), avec une Fugue sur un chant de prière israélite, rappelle que le père d’Elsa Barraine était d’origine juive. Elle est à cette époque une jeune élève de Paul Dukas, auquel elle dédie l’œuvre, avec ses grands crescendos. L’année suivante, un Deuxième Prélude et Fugue, à l’atmosphère plus feutrée, s’inspire lui aussi de la culture et de prières juives. On fait un bond dans le temps pour l’Élévation de 1958, brève page méditative dédiée à Jean Langlais. On trouve encore à l’affiche les Reflets magyars de 1961, écrits pour le mariage du fils de Manuel Rosenthal (1904-2003), compositeur et chef d’orchestre qui fit partie du même réseau de résistance qu’Elsa Barraine. Le thème et ses quatre variations (moins de sept minutes pour l’ensemble) font référence à un chant traditionnel hongrois recueilli par Bartók en 1906 et saluent les origines de la mariée. Raffi Ourgandjian, déjà évoqué, a créé ces Reflets imaginatif lors des noces.
Cet album est à marquer d’une pierre blanche, non seulement pour la magistrale et fascinante partition de la Musique rituelle, mais aussi pour l’approfondissement du catalogue d’Elsa Barraine, dont la valeur mérite d’être développée. Le temps de la reconnaissance profonde est venu pour cette compositrice.
Son : 9 Notice : 10 Répertoire : 10 Interprétation : 10
Jean Lacroix