Mahler, Petrenko et 350 artistes : Berlin en état de grâce
Ce samedi 17 janvier 2026, le Berliner Philharmoniker investit la Philharmonie de Berlin, pleine à craquer, pour donner l’une des partitions les plus monumentales du répertoire symphonique : la Huitième Symphonie en mi bémol majeur, dite « Symphonie des mille », de Gustav Mahler. À la baguette, Kirill Petrenko prend la tête d’un impressionnant rassemblement de forces orchestrales et vocales. Notons que la dernière interprétation de cette œuvre par les Berliner Philharmoniker remonte à septembre 2011, soit près de 15 ans en arrière.
Pour cette occasion exceptionnelle, plusieurs chœurs sont réunis : le Rundfunkchor Berlin, préparé par Gijs Leenaars, le Bachchor Salzburg sous la direction de Michael Schneider, ainsi que les Knaben des Staats- und Domchors Berlin, préparés par Kai-Uwe Jirka et Kelley Sundin-Donig.
Les huit solistes du soir requis par l’œuvre sont Jacquelyn Wagner, soprano (Magna peccatrix), Golda Schultz, soprano (Una poenitentium), Jasmin Delfs, soprano (Mater gloriosa), Beth Taylor, alto (Mulier Samaritana), Fleur Barron, mezzo-soprano (Maria Aegyptiaca), Benjamin Bruns, ténor (Doctor Marianus), Gihoon Kim, baryton (Pater ecstaticus) et Le Bu, basse (Pater profundus). Ce sont ainsi près de 350 artistes qui se partagent la scène pour faire résonner cette fresque symphonique hors du commun.
La première partie, articulée autour du Veni Creator Spiritus, s’ouvre sur une entrée chorale d’une ampleur saisissante. Elle s’apparente à une immense prière adressée à l’Esprit créateur avec d’impressionnants élans d’exaltation. Le chœur, composé de plus de 220 chanteurs et épaulé par sept solistes, y occupe une place essentielle. Dès l’attaque initiale, la force vocale déployée fait vibrer l’ensemble de la Philharmonie de Berlin. L’orchestre soutient cette masse sonore avec une finesse remarquable dans le jeu des timbres et des dynamiques. Kirill Petrenko façonne cette première partie avec un sens aigu de la construction, conduisant progressivement l’auditeur vers un sommet éclatant, l’Accende. Ce passage, d’une intensité lumineuse et pleine d’espérance, est magnifié par l’intervention des cuivres placés en hauteur, dont les appels enveloppent la salle et renforcent l’effet immersif.
Après une brève pause dans un silence quasi religieux, la seconde et ultime partie de la symphonie s’ouvre, inspirée de la scène finale du Faust de Goethe. Plus méditative et philosophique, elle s’attache aux notions de transcendance et d’éternité. L’orchestre y occupe une place plus importante, notamment dans les longues phrases introductives, d’une beauté envoûtante et émouvante.
Les contrastes y sont particulièrement marqués : les variations soudaines de dynamique font alterner moments de monumentalité et passages d’une extrême délicatesse. La tension dramatique ne cesse de croître, menant à des résolutions spectaculaires. Le Chorus Mysticus, qui conclut l’œuvre, constitue une apogée saisissante : un point culminant vertigineux où chœurs et orchestre se rejoignent dans une exaltation spirituelle d’une intensité rare. Ce final, empreint de majesté, laisse une impression durable d’élévation mystique.
En guise de conclusion, l’ensemble des artistes proposent une prestation appelée à rester dans les mémoires, tant par son niveau d’excellence que par le caractère exceptionnel de l’événement. Les huit solistes impressionnent par leur engagement, leur solidité vocale et les nuances qu’ils déploient. Chacun des solistes apporte sa pierre à l’édifice avec une prestation du plus haut niveau. Ils nous emportent avec eux dans chaque phrase qu’ils chantent, et ce pour notre plus grand bonheur.
Les Berliner Philharmoniker livre une interprétation de tout premier plan avec un investissement des plus impressionnants : cordes d’une cohésion exemplaire, bois subtils, cuivres éclatants et percussions impressionnantes. Il faut également souligner l’intégration remarquable des instruments plus rares sollicités par Mahler — harpes, harmonium, célesta, piano, mandoline et orgue — parfaitement fondus dans la texture orchestrale tout en percevant leur timbre particulier.
Une mention particulière revient aux différents chœurs, dont la puissance comme la finesse ont porté chaque instant de l’œuvre, fruit d’un travail préparatoire d’une grande rigueur. Le son d’ensemble est d’une grande homogénéité avec une diction extrêmement claire et précise, le chef y veillant au grain.
Enfin, une entreprise d’une telle ampleur ne pourrait aboutir sans une direction fédératrice : Kirill Petrenko relève ce défi avec une maîtrise remarquable, assurant la cohésion de cet immense effectif tout en respectant l’architecture complexe de la symphonie. Il apporte également un soin particulier à l’équilibre entre les différentes parties prenantes. Son énergie communicative et sa vision musicale nous accompagnent intensément de la première à la dernière mesure.
À la retombée de la dernière note, le public laisse éclater son enthousiasme. La standing ovation est instantanée et unanime. Cette Huitième Symphonie s’affirme sans conteste comme une expérience de concert unique, tant les émotions et les frissons qu’elle suscite sont puissants. D’ailleurs, une partie du public continue d’applaudir alors que l’ensemble des artistes ont déjà quitté la scène, mais Petrenko et les solistes reviennent saluer une dernière fois le public encore présent.
Berlin, la Philharmonie, le 17 janvier 2026
Thimothée Grandjean
Crédits photographiques : Monika Rittershaus