María Dueñas et Alexander Malofeev : et le violon retrouva son âme !

par

Je suis heureux d’avoir entendu cette prodigieuse artiste pour la première fois en direct dans un répertoire de musique de chambre, en compagnie d’un pianiste aussi créatif, attentif et admirateur de sa partenaire. L’on peut ainsi s’éloigner d’un certain « formatage » que la performance du soliste dans un concerto avec orchestre pourrait entraîner. Ce dialogue créatif avec un partenaire stimulant amène les artistes à un dépassement de soi, car ils savent que leur partenaire va surenchérir et apporter sans cesse de nouvelles idées interprétatives.

Puisque le degré de beauté sonore et émotionnelle que la jeune Espagnole est capable d’atteindre plonge l’auditeur dans un état de transe absolu, l’on ne sait plus si cette succession de phrases sublimes, de sonorités splendides ou de virtuosité invraisemblable relève du domaine du réel ou de celui du rêve. J’avoue avoir fermé les yeux à maintes reprises et avoir atteint une extase musicale idéale, inatteignable pour le commun des mortels : la perfection du trait et la profondeur expressive sortent totalement du vécu habituel, même chez les plus grands interprètes.

Ensuite, l’on rouvre les yeux et l’on est surpris de dévisager cette toute jeune femme, gracieuse et frêle, maniant son archet avec une aisance ahurissante, comme si le violon n’était que l’extension du corps d’une danseuse. Et cette invraisemblable main gauche, à la précision chthonienne, qui trouve ses notes avec une facilité déconcertante ! Tout cela semble chimérique ; l’on se dit, inconsciemment, qu’il y a dans un jeu dont l’excellence dépasse l’entendement quelque chose du pacte du Doktor Faustus avec le diable, de cet envoûtement satanique dont parlaient les contemporains de Paganini.

Le Grand Duo en la majeur de Schubert a la réputation d’être une pièce ingrate à jouer pour les violonistes : Dueñas y déploie ses ailes dans des phrasés d’une inspiration divine, répondant aux suggestions de myriades de couleurs provenant du pianiste avec une clarté et une retenue qui poussent l’auditeur à une écoute de plus en plus attentive, presque exacerbée. La succession de pianissimi, ponctuée de quelques accents et de forte soudains, oblige à une attention particulière, récompensée par un plaisir esthétique sans borne.

Suivra l’audition de la pièce de Gabriela Ortiz, De cuerda y madera, où la virtuosité de la jeune Andalouse trouve des défis à relever avec panache : l’œuvre est extrêmement expressive mais semble à la limite de l’injouable. Les deux protagonistes viennent d’enregistrer cette pièce dans l’album que Deutsche Grammophon vient de consacrer à la maestria de cette jeune prodige (un mot bien trop galvaudé dans son cas), aux côtés des 24 Caprices de Paganini et d’œuvres de Wieniawski, Kreisler, Sarasate, etc.

Le Palau a invité, ces trois dernières années, trois compositrices en résidence : Elisenda Fàbregas, Catalane formée à Barcelone et aux États-Unis, active aussi en Corée du Sud ; Raquel García-Tomás, formée à Barcelone, dont j’ai commenté ici le succès de son opéra transgresseur et attachant, Alexina B. ; et, cette année, la Mexicaine Gabriela Ortiz, formée dans son pays natal et à la Guildhall School de Londres. Une triade de personnalités d’une richesse extraordinaire et tellement hétéroclites qu’elles suffiraient à elles trois à prouver combien les vieilles discriminations de genre étaient stériles…

La Sonate en sol mineur de Debussy fut inoubliable : c’est là que la complicité de ce jeune duo se fait la plus palpable. Les phrases s’envolent et reviennent du piano au violon comme s’il n’y avait qu’une seule pensée musicale, les sonorités scintillantes bourgeonnent en liberté dans un tout parfaitement organique. Du grand art. Pour la deuxième partie, ces deux jeunes gens nous ont régalés avec cette merveille de construction musicale qu’est la Sonate de César Franck. J’ai adoré, de nouveau, le jeu de Dueñas : sonorité, chaleur, discrétion et un amalgame parfait de phrases organiques, atteignant un degré de liberté phénoménal.

Je m’autorise à remarquer que la jeune artiste n’a encore que vingt-trois ans et qu’il est prévisible qu’elle évolue bien au-delà. C’est purement inconcevable. J’ai un peu moins apprécié ici la vision de Malofejew (je conserve ici la transcription allemande choisie par l’auteur pour souligner la yodisation intervocalique). S’il demeure un partenaire de premier plan, inventif et parfaitement imbriqué dans le jeu de sa partenaire, la clarté fougueuse d’une Martha Argerich semble bien plus adaptée à la construction contrepointique et musicale tellement serrée de ce chef-d’œuvre qu’une certaine brume impressionniste qui baigne la version du jeune Russe. Ce n’est pas vraiment un regret, car je retournerai l’écouter dès que possible, mais plutôt un sentiment d’étonnement.

Le public en délire a obtenu trois « bis » : l’ineffable Valse triste du Hongrois Vécsey, où l’on aurait pu sortir nos mouchoirs si notre bonheur n’avait pas été aussi parfait ; la croustillante Ukelele Serenade de Copland ; et, pour apaiser les esprits, une sobre transcription du Lied op. 105 de Brahms, Wie Melodien zieht es mir.

Cette carrière interstellaire que Dueñas vient d’entamer me fait penser à quel point il est fondamental de souligner l’impact de l’enseignement public dans l’évolution et le succès de l’artiste — un enseignement qui traverse de nos jours une crise d’identité provoquée par des coupes budgétaires ignorant l’objet primordial de l’éducation musicale en Europe : celui de faire jaillir des talents, une obligation péremptoire. Dueñas vient d’une famille mélomane mais plutôt modeste, et elle a fait ses études d’abord à Grenade, puis à la Hochschule de Dresde, avant de rejoindre celles de Vienne et de Graz, travaillant notamment avec Boris Kuschnir. Un tel parcours aurait été impossible sans l’appui des pouvoirs publics. Je me faisais récemment la même réflexion à propos de Nadine Sierra, même si le système américain est très différent.

Un ami de longue date, autrefois très actif dans la production musicale, me confiait à la fin de ce récital inoubliable qu’il fallait remonter à Jascha Heifetz ou David Oïstrakh pour retrouver un tel niveau… Il a absolument raison !

Palau de la Música Catalana, Barcelone, le 17 avril 2026

Crédits photographiques : Mario Wurzburger

Vos commentaires

Vous devriez utiliser le HTML:
<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.