Le Viennois HK Gruber dirige ses propres compositions

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HK Gruber (°1943) : Concerto pour piano et orchestre ; Scènes symphoniques tirées de l’opéra « Contes de la forêt viennoises » ; Luftschlösser, cycle pour piano en quatre mouvements. Frank Dupree, piano ; Orchestre symphonique ORF de la Radio viennoise, direction HK Gruber. 2024. Notice en allemand et en français. 73’17’’. Capriccio C5536.

L’Autrichien HK (Heinz Karl « Nali ») Gruber est un musicien polyvalent, qu’un journaliste du Financial Times qualifia un jour de néo-romantique, néo-tonal, néo-expressionniste et néo-viennois. Ce dernier qualificatif est particulièrement adéquat, car Gruber, qui serait un descendant de Franz Xaver Gruber (1787-1863), auteur de Stille Nacht (1818), est né à Vienne, où son père, policier désigné pour la surveillance des soirées du Theater an der Wien, l’emmène souvent, ce qui permet à l’enfant de découvrir très tôt le monde de l’opéra. Il fait partie des Wiener Sängerknaben de 1953 à 1957, puis étudie à la Hochschule für Musik avec plusieurs professeurs, dont Gottfried von Einem (1918-1996), compositeur de « l’avant-garde modérée », qui lui donne des cours privés.   Ayant appris la contrebasse, Gruber fait partie du Vienna Tonkünstler Orchestra, puis d’un groupe, le MOB art & tone Art, qui veut unir l’art du peuple avec l’esthétique de l’« art music », et participe à l’éphémère aventure de ce que l’on a appelé « la 3e École de Vienne ». Il se met à composer tôt, dans tous les genres. Dès 1971, il écrit Frankenstein !!, pour chansonnier et orchestre, dont découleront plusieurs versions jusqu’en 1983 ; son succès comme créateur est reconnu. Devenu chef d’orchestre, il enregistre des albums consacrés à Kurt Weill, Eisler ou von Einem, son mentor (l’opéra Der Prozess, une adaptation du roman de Kafka, Capriccio, 2019).

Le Concerto pour piano et orchestre est une commande de l’Américain Emmanuel Ax (°1949), septième lauréat du Concours Reine Elisabeth lors de la session de 1972. Il fut créé par ce pianiste le 5 janvier 2017, avec le New York Philharmonic, dirigé par Alan Gilbert. D’un seul tenant d’une durée de vingt-quatre minutes, cette partition spectaculaire, qui avance de façon décidée, avec des rythmes qui font penser au jazz, au swing et à la pop music, est divertissante. Richement orchestrée, elle évoque Gershwin aussi bien que Kurt Weill, entre tonalité romantique et touches de sérialisme. Frank Dupree (°1991), natif de Baden-Baden, en est l’interprète attentif. Cet artiste est un habitué du label Capriccio, pour lequel il a déjà gravé plusieurs disques. Le compositeur dirige lui-même la phalange de la Radio de Vienne.

Avec les mêmes musiciens, Gruber propose ses Scènes symphoniques de l’opéra « Contes de la forêt viennoise » 2019), dont le livret de Michael Sturminger est tiré de la pièce d’Ödön von Horvath (1901-1938), qui fut un opposant au national-socialisme de Hitler. Légendes de la forêt viennoise, qui met en scène des fiançailles rompues et est une satire des travers de la société viennoise, date de 1931 et a connu plusieurs adaptations pour le cinéma et est encore jouée de nos jours. Sur cet argument, Gruber a composé un opéra, créé par lui-même en 2014 au Festival de Bregenz. Dans la distribution, figurait la célèbre wagnérienne Anja Silja (°1940), qui tenait le rôle de la grand-mère. Il en a tiré une suite divertissante pour orchestre en sept morceaux, créée dans sa version complète à Leipzig en 2022.  Entre tonalité et modernité, Gruber y dépeint l’atmosphère d’une soirée d’été sur le Danube, des valses festives, des feux de Bengale, une prière ou une polka, avec un métier très affuté. Il en assure la direction, fine et équilibrée.

Le programme est complété par un cycle de quatre pièces pour le piano, Luftschlösser (1981), écrit pour le dixième anniversaire des concerts organisés au château de Grafenegg, à 50 kilomètres de Vienne. L’œuvre s’inspire de l’essai Le Principe d’espérance (1954/59) du philosophe juif allemand Ernst Bloch (1885-1977), autre opposant au national-socialisme, qui s’y interroge sur le concept d’utopie. Ce « château dans les airs » de Gruber est proche de la technique sérielle de Schoenberg et s’inscrit dans la ligne du Frankenstein !! cité plus avant. Le rêve et l’imaginaire traversent cette évocation d’un lieu « hors de vue », dans les tours duquel une princesse est retenue prisonnière. Le piano est à la fois mystérieux, troublant, expansif ou volubile, caractéristiques que Frank Dupree souligne avec efficacité. 

Son : 8    Notice : 10    Répertoire : 9    Interprétation : 10

Jean Lacroix   

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