Mathis Rochat, rayonnant dans trois concertos de l’école prussienne

par

Carl Philipp Emanuel Bach (1714-1788) : Concerto pour violoncelle en si bémol majeur Wq. 171 [arrgmt pour viole par M. Rochat]. Johann Gottlieb Graun (c1703-1771) : Concertante pour violon, alto et orchestre en ut mineur GraunWV A:XIII:3. Concerto pour alto, cordes et basse continue en mi bémol majeur Cv:XIII:116 [sic, erronément coté GraunWV A:XIII:3 dans le livret]. Mathis Rochat, alto. Stephen Waarts, violon. Christine Theus, violoncelle continuo. Camerata Schweiz, Howard Griffiths. Juillet 2022. Livret en allemand, anglais. TT 61’58. CPO 555 613-2

L’alto est à l’honneur de cette attrayante parution, qui rapproche trois œuvres issues de l’environnement de Frédéric II (1712-1786). Selon une ancienne et légitime tradition qui vise à élargir le répertoire des altistes, moins abondant que celui pour violon ou violoncelle, Mathis Rochat a élaboré sa propre transcription d’un des trois concertos pour violoncelle de Carl Philipp Emanuel Bach. Selon les mots de l’interprète, la tessiture est compatible, et l’alto exalte la virtuosité de la version originale. Dans cette même notice, l’artiste franco-suisse, né en 1994 à Genève, nous explique sa collaboration privilégiée avec Howard Griffiths, lorsqu’il comptait comme soliste dans les rangs du Bundesjugendorchester à l’âge de dix-sept ans, et explique ses retrouvailles avec le maestro anglais lors du pic de la pandémie covid. Un ambitieux projet (une anthologie tendue entre la musique turque et le classicisme occidental) s’est plutôt soldé par le présent CD, qui s’en tient à une cohérente esthétique, à l’orée de l’Empfindsamer Stil et du Sturm und Drang.

Le couplage propose ainsi deux autres concertos, attribués à Johann Gottlieb Graun, frère de Carl Heinrich (c1704-1759), qui avait rejoint le monarque en 1740 et contribua à l’organisation de son orchestre de cour. Le livret signé de Detmar Huchting s’avère hélas assez peu informatif sur ces œuvres. Rappelons que le concerto en ut mineur préexiste dans une mouture pour violon et viole de gambe, dont on trouve trace à la Singakademie de Berlin [SA 2775] et à la Bibliothèque universitaire & régionale de Darmstadt [Mus.ms. 1237, dénué de la partie de violon solo]. Survit également une copie à la Staatsbibliothek de Berlin, dans laquelle la viole de gambe a été remplacée par un alto [Am.B 238], transcrit à la clé d’ut. Cette alternative supprime des double-cordes et aménage certains arpèges. La maison Güntersberg de Heidelberg en a proposé une édition moderne. À la suite de l’enregistrement par Petra Müllejans et Swantje Hoffmann pour le même label CPO (Frankfurt/Main février 2007), Mathis Rochat et Stephen Waarts (élève des prestigieux Kronberg Academy et Curtis Institute) en proposent une lecture vive et colorée, qui scrute les affects conformément au style en jeu.

Parmi les nombreux concertos pour alto qui virent le jour sous Frédéric Le Grand (les archives de la Singakademie en préservent une vingtaine datés de ce milieu de XVIIIe siècle) et malgré les problèmes d’attribution qu’ils soulèvent parfois, le Cv:XIII:116 peut aussi se rattacher à Johann Gottlieb Graun. Publiée en 2015 chez l’éditeur Ortus-Musikverlag, sous la direction de Philip Schmidt, la partition exploite tout l’ambitus de l’alto, valorisée par un accompagnement qui se limite aux violons et à la basse continue avec clavecin. Le caractère dolent de l’Adagio un poco Andante dont la ligne de chant est précisément ornementée, se déverse dans un espiègle finale Allegro assai en mesure ternaire. Exemplairement articulé mais pas sec, l’archet de Mathis Rochat ne perd pas une miette de cette écriture expressive et contrastée.

L’accompagnement tissé par la Camerata helvète, quoique cadré dans une douzaine de cordes, excède à l’oreille la dimension chambriste et se montre un peu guindé, mais garantit une somptueuse parure, que la captation sert avec opulence. On retiendra surtout la froide flamme du talentueux soliste, sobre, précis, efficace, soutirant aux œuvres la discipline qu’elles requièrent et l’éloquence qui leur suffit. Après son premier album « L’alto parnassien » (2018, Édition Roy) dédié à l’impressionnisme français (Chausson, Fauré, Ravel…), et après « Rachmaninov Stories » (2022, Prospero), lui-aussi gravé avec le pianiste britannique Erdem Misirlioglu, l’élève d’Antoine Tamestit et désormais professeur au Conservatoire d’Anvers élargit avec succès son catalogue discographique, en révélant de sincères affinités envers ce giron concertant émané de l’école prussienne.

Son : 8,5 – Livret : 8 – Répertoire : 8,5 – Interprétation : 9,5

Christophe Steyne

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