Mikhail Rudy : « Kandinsky a toujours eu pour ambition de toucher l'âme humaine, par la couleur ou par le son »

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Le pianiste Mikhail Rudy est le Directeur de l'exposition Kandinsky, actuellement présentée à la Philharmonie de Paris. Fruit d'une collaboration entre le Musée de la musique et le Musée national d’art moderne, cette présentation de quelque 200 pièces d'atelier met en lumière le rôle crucial de la musique dans la genèse de son œuvre et son cheminement vers l'art abstrait. Crescendo Magazine s'entretient avec Mikhail Rudy.

Pouvez-vous vous présenter ?

Mikhail Rudy, je suis pianiste d'origine russo-ukrainienne. J'ai gagné, il y a cinquante ans, le concours Marguerite Long à Paris. J'ai fait mes études au conservatoire Tchaïkovski de Moscou et, l'année suivante, j'ai profité d'une tournée en France pour demander l'asile politique. Je suis citoyen français depuis ce temps-là. J'ai donné plusieurs milliers de concerts et enregistré une trentaine de CD, notamment dédiés à Tchaïkovski et Rachmaninov, avec le Philharmonique de Saint-Pétersbourg.

En parallèle, j'ai commencé, il y a une quinzaine d'années, à développer une autre approche de mon métier, notamment autour du concept de l'art total et donc de la correspondance entre différentes formes d'art. Je travaille donc depuis à différentes associations entre musiques, textes, danses et peintures… un sujet qui me passionne depuis mon adolescence.

Décrivez-nous votre lien avec Kandinsky ?

Mon premier contact avec Kandinsky date d’une époque où il n'était pas exposé en URSS et à peinementionné dans les livres de peinture soviétiques. Je me souviens d'être tombé sur un journal d'art yougoslave dans lequel il y avait des reproductions de certains de ses tableaux. J’ai été immédiatement bouleversé en les voyant. Ces tableaux, même en noir et blanc, ont tout de suite trouvé une résonnance en moi, un peu comme s’ils étaient des œuvres musicales. Par la suite, j’ai pu découvrir ses tableaux à Paris et à New York et la force qui s’en dégageait m’a incité à aller plus loin. Je me suis plongé dans les magnifiques et passionnants textes sur l’art de Kandinsky. Encore plus tard, j’ai trouvé au Lenbachhaus de Munich un ouvrage sur toutes ses réalisations pour la scène, alliant musique, peinture et théâtre, dans une démarche d’art total. Ces projets étaient fascinants, visionnaires mais aussi utopiques, et posaient la question de leur création scénique. L’un d’entre eux a particulièrement attiré mon attention, s’appuyant sur un chef d’œuvre de la musique que je connaissais bien et des tableaux de Kandinsky de toute beauté. Il avait été monté au Bauhausen 1928 et il me semblait possible de le faire revivre. C’étaient les Tableaux d’une Exposition

J’ai alors réfléchi à une façon de remonter pour l’époque actuelle ce projet pour les yeux d’aujourd’hui et j’ai pensé qu’un film d’animation serait la meilleure façon et peut-être la plus fidèle, car Kandinsky cherchait à introduire sur scène la dimension du temps dans ses tableaux. Mais comment y parvenir ? J'ai alors pris contact avec la Cité de la Musique qui pour ma grande joie a accepté de produire le projet et m’a confié, outre la musique, la réalisation du film. Le Centre Pompidou m’a ouvert ses archives et j’ai pu travailler à partir des esquisses originales de Kandinsky. Le spectacle a été créé à la Cité de la Musique en 2010, puis a tourné dans le mondeentier.

Pouvez-vous nous en dire plus sur la genèse de l'exposition Kandinsky à la Philharmonie ? En quoi consistait votre rôle ? Il n'est pas courant d'avoir un directeur musical au sein d'une exposition.

Effectivement, ce n'est pas très courant. Mes liens avec le musée de la Philharmonie ont débuté avec l’exposition autour de Marc Chagall « Le Triomphe de la musique » en 2015 pour laquelle j’étais déjà directeur musical. En effet, j’avais réalisé un film où je jouais au piano sur les peintures du plafond de l’opéra de Paris, peint par Chagall, les compositeurs du plafond de l’opéra. Partant de là, il s’est vite avéré qu’il serait passionnant d’organiser une exposition mettant en évidence les nombreux liens entre la musique et les créations de Chagall. Cette exposition à la Philharmonie a connu un certain succès et a par la suite été présentée à Los Angeles et à Montréal, entre autres. 

Il était évident que Kandinsky et la musique serait un sujet formidable pour la Philharmonie. Nous en avons discuté plusieurs années avec Marie-Pauline Martin, la directrice du musée. Et quand elle a décidé de se lancer avec le Centre Pompidou et Angela Lampe, Conservatrice et spécialiste de Kandinsky, elle m’a très aimablement proposé de superviser la musique qui allait accompagner l’exposition. 

On déambule dans l’exposition avec des écouteurs géolocalisés grâce auxquels la musique évolue au gré de chacune de nos positions. Cela permet une immersion totale, assez unique. Pour choisir la musique, nous avons utilisé la collection personnelle de vinyles de Kandinsky conservés dans les archives de Pompidou. 

Vous parliez beaucoup de la musicalité du processus de création chez Kandinsky, ainsi que des couleurs, dans votre note d'intention. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

Kandinsky a tout au long de sa vie entretenu des relations uniques avec la musique. Et rarement la musique a joué un rôle aussi important dans l’œuvre d’un peintre. Non seulement il pratiquait le violoncelle, le piano et l’harmonium et composait de la musique, mais ses expériences musicales ont été fondamentales à la fois dans sa décision de se consacrer à la peinture et dans son cheminement vers l’art abstrait.

Ses liens avec la musique, il les a revendiqués dans de nombreux textes, entre autres dans son livre fondateur « De la spiritualité dans l’art ». Et c’est l’expérience vécue en 1896 pendant l’écoute du Lohengrin de Wagner qui a déclenché sa vocation de peintre, alors qu’il était un brillant étudiant en droit. Cette œuvre musicale a suscité en lui tout un monde d’images colorées par le biais du phénomène de la synesthésie, comme il le raconte dans ses Réminiscences.

Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur la corrélation musicale que vous avez pu observer au cours de son évolution vers l'abstrait ?

Sa rencontre avec Schönberg compte parmi les plus fructueuses de l’histoire de l’art. L’influence réciproque des deux artistes est capitale. Kandinsky a traduit lui-même en russe des chapitres du Traité d’harmonie de Schönberg. Et Schönberg a élaboré son concept de Klangfarbenmelodie en grande partie sous l’influence de Kandinsky. L’atonalité de Schönberg a sans doute aussi aidé Kandinsky à franchir le pas de l’art abstrait. Son tableau Impressions 3 a été créé juste après avoir entendu le quatuor à cordes et les pièces Opus 11 pour piano. Pour appuyer son évolution vers l’art abstrait, Kandinsky se réfère à la musique, elle-même art abstrait par essence puisqu’elle ne cherche pas à recopier la nature mais peut exprimer des impressions et des sensations sans nul recours à une référence extérieure. Selon lui, la peinture de son temps devrait donc rattraper son retard sur la musique dans le domaine de l’abstraction au lieu de continuer à prendre la nature comme référence.

Si vous deviez donner cinq œuvres de Kandinsky à écouter avec cinq œuvres musicales, lesquelles vous viennent particulièrement à l'esprit ?

Schoenberg s'impose : son quatuor n° 1 associé avec la peinture Impression III (Concert). Ensuite, les Compositions VIII, IX et X avec le Concerto pour violon à la mémoire d'un ange d'Alban Berg. Puis, dans la période russe, il y a un tableau intitulé Lied, très folklorique, qui irait parfaitement avec des chœurs religieux russes. Naturellement, Les Tableaux d'une exposition de Moussorgski vont parfaitement avec son dispositif scénique. Enfin, la Fugue irait parfaitement avec celle orchestrée par Webern et dirigée par Boulez, où chaque note est jouée par un instrument différent. Il y a aussi une série sur le thème de l'Apocalypse qui va merveilleusement bien avec Prométhée ou Le Poème de l'extase de Scriabine.

Le site de Mikhail Rudy : www.mikhail-rudy.com

Propos recueillis par Axel Driffort

Crédits photographiques : DR

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