Nicolas Stavy, éloge de la curiosité 

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Le pianiste Nicolas Stavy amorce une intégrale de la musique pour piano du compositeur Alfred Schnittke (Bis). Cette nouvelle partition prend place dans une discographie qui s’ouvre aux raretés et qui font de Nicolas Stavy l’un des pianistes les plus intéressants du moment. Dans cet entretien, on parle de Schnittke, de Chostakovitch mais aussi de sa vision du répértoire. 

Vous faîtes paraître, chez Bis, le premier volume d’une intégrale de la musique pour piano du germano-russe ’Alfred Schnittke, voilà qui n’est pas commun. Qu’est-ce qui vous a motivé à entamer cette aventure ? Comment avez-vous découvert cette musique de Schnittke ? 

J’ai découvert la musique de Schnittke il y a bien longtemps, essentiellement à travers son œuvre orchestrale, vocale et chambriste. Le répertoire piano solo est de façon surprenante bien plus confidentiel. Je ne l’ai découvert qu’assez récemment ! Il est pourtant d’une gigantesque valeur artistique, émotionnelle et expressive. 

 Les pièces présentées sur cet album ont été composées tout au long de la carrière créatrice d’Alfred Schnittke. Comment son style évolue-t-il au fil des partitions ? 

Plus encore qu’une évolution, on peut presque parler de révolution ! En effet, contrairement à bien des compositeurs qui évoluent et construisent dans une certaine continuité, Schnittke se transforme et se réinvente. Au contraire, Chostakovitch par exemple, est immédiatement reconnaissable dès ses jeunes années jusqu’à ses dernières œuvres. Lorsqu’on écoute par exemple le “Prélude en mi mineur” de Schnittke, extrait des 5 préludes et fugue, l’auditeur est plongé dans un univers post romantique, parfaitement tonal et donc bien éloigné du langage qui lui est propre si souvent.  Il me semble y avoir chez ce compositeur 3 grandes époques et 3 grandes « manières ».

Les œuvres de jeunesse dont l’écriture est post romantique empreinte de Scriabine, Rachmaninov…Vient ensuite la période typique « polystyliste », où l’on peut trouver différents langages au sein d’une même œuvre. Schnittke utilise beaucoup la polyphonie, une écriture assez chargée, dense, admirablement écrite pour le piano. Vers la fin, dans le cycle Aphorismes que je trouve particulièrement émouvant mais aussi déroutant par sa singularité, le langage devient presque abstrait, avec des « tâches sonores » tels des glas lourds, pesants, oppressants. Une œuvre sombre aux silences bouleversants.

Le Pedigree d’Alfred Schnittke était multiculturel : né en russie dans une famille dont le père était d’origine lettone et la mère issue d’une communauté russe allemande. Est-ce que l’on peut qualifier sa musique de “russe” ou "d'indépendante" à l'image de ces symphonies qui sont assez uniques ?   

Schnittke se définissait lui-même comme « un compositeur russe sans une goutte de sang russe ». Ce mélange culturel a sans doute contribué à la richesse de son univers créatif. De façon évidente, son langage artistique est russe de par ses contrastes, allant de la déploration la plus éthérée à la fougue qui tend parfois vers le hurlement. Pour autant, sa culture germanique est très présente surtout dans les grandes formes, particulièrement ses sonates dans lesquelles la structure très construite, quasi architecturale, est dans une continuité presque Beethovénienne

Dans votre discographie, vous avez récemment enregistré une transcription méconnue de la Symphonie n°14  pour piano et percussions de Chostakovitch. Comment avez-vous découvert cette version dont votre enregistrement (Bis)  est le premier disque ? 

Cette découverte est le fruit de près de 10 ans de recherches et de passion pour ce compositeur et sa musique… Il y a une quinzaine d’années, j’ai eu la chance de rencontrer, en Allemagne, Irina Antonovna Chostakovitch, sa dernière épouse. Nous avons très vite eu une magnifique relation de confiance et d’échanges particulièrement riches et émouvants. Elle m’avait confié la création mondiale d’une version pour 4 mains de la Symphonie n°10 de Mahler. Hélas, il n’y a que 8 petites minutes de musique mais quel bouleversement de jouer en première mondiale une partition de Chostakovitch ! Plus tard, elle me confiait que j’aurai un jour ou l’autre d'autres primeurs mais également de courte durée…Cela me passionnait mais ne rassasiait pas ma soif de découverte de ce compositeur qui me fascine depuis l’enfance. Je ne trouvais pas, dans l’œuvre pour piano, la puissance expressive des symphonies, des quatuors … 

Je me suis alors plongé, avec l’aide de l’Association Internationale Chostakovitch dans les archives pendant des années… jusqu’à ce que je découvre un jour un petit carnet noir recensant toutes les transcriptions pour piano des œuvres pour orchestre. A priori, j’étais peu attiré par ces partitions souvent écrites pour des occasions provisoires davantage que pour le concert… Mais j’ai été attiré par la notation sans précisions d’une version piano chant de la Symphonie n°14, qui était différemment annoncée de toutes les autres… Cela m’a intrigué et j’ai pu obtenir une copie du manuscrit qui m’a immédiatement fasciné : j’ai découvert que le compositeur, pourtant épuisé et réalisant cette partition depuis son lit d’hôpital, avait pris un soin extrême à travailler cette version, modifiant ici ou là les octaviassions par rapport à la version orchestrale et intégrant entre la main gauche et la main droite du clavier, quelques percussions ; Bref créant une vraie version alternative !

Après mûres réflexions et échanges avec Irina Antonovna qui avait assisté à la composition de cette symphonie, à sa création dans la version orchestrale avec Galina Vichnevskaïa, j’ai pensé intégrer toutes les percussions de la version originale. Vous n’imaginez pas l’émotion que fut celle d’en donner la création mondiale à la Philharmonie de Paris il y a 2 ans !

Cette aventure Schnittke prend place à la suite d’enregistrements consacrés à Tischenko et Chostakovitch. Qu’est-ce qui vous attire dans cette musique de la période soviétique ? 

Cette musique me parle à la première personne comme si c’était une langue maternelle. Je suis issu d’une famille française du côté de ma mère et d’Europe de l’Est du côté de mon père. Les origines familiales, musicales, culturelles viennent de mes origines paternelles. Il y avait dans ma famille beaucoup de musiciens tziganes. Cette musique russe si intense représente une époque récente mais passée. C’est tout ça qui me bouleverse. Un peu comme si je retrouvais un certain contact avec une partie de mes ancêtres disparus.

Par ailleurs,  outre ces raretés russes, vous avez enregistré Fauré et Brahms mais aussi Hélène de Montgeroult et un album de concertos rares pour “La Main gauche”. Parcourir des raretés est-il un moteur de votre démarche artistique ?  

Contrairement à la littérature et même au théâtre qui, s’il n’est joué, peut être lu, la musique dès lors qu’elle n’est pas jouée n’existe pas. Je ressens donc une certaine responsabilité et un grand plaisir de partager avec le public des œuvres peu ou pas connues qui me semblent pourtant de premier ordre. Dans mes recherches, je trouve beaucoup d’œuvres intéressantes mais que je laisse de côté car elles  ne me parlent pas suffisamment pour tenter de leur donner sens.
En tant que pianiste, il est oh combien toujours passionnant de jouer le grand (et vaste !) répertoire. Enregistrer un disque aujourd’hui est souvent un acte de nécessité médiatique. Il en sort tellement chaque semaine que bien des disques ont une durée de vie très limitée, de quelques mois à une ou 2 saisons jusqu’à ce qu’un autre album d’un répertoire identique ne paraisse…

Dans ce contexte d’économie du disque compliquée, je tâche de graver des projets sur le long terme avec à la fois une continuité dans les projets mais également une diversité comprenant des répertoires connus (Brahms, Liszt, Chopin, Fauré) et d’autres moins connus.

Au concert, je fais un peu la même chose d’ailleurs. Toujours très attentif à la construction de mes programmes, je réfléchis actuellement aux œuvres et compositeurs que je vais associer à Schnittke. 

Je pense fort à Beethoven, c’est très évident, mais aussi depuis peu à Schubert car ils ont en commun -certes avec un traitement différent - l’intensité du silence.  Ces musiques pourtant si différentes  suscitent une écoute qui donne l’impression qu’elle n’a été composée non pas pour une masse, mais pour un seul individu : soi-même !

Le site de Nicolas Stavyhttps://www.nicolasstavy.com/

A écouter :

Alfred Schnittke: Piano Music, Volume 1. Nicolas Stavy, piano. Bis 2797

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