Otto Gerdes, musicien multifonctions
Otto Gerdes. Complete Recordings on Deutsche Grammophon. 1954-1971. Livret en anglais. 11 CD Decca Eloquence. 484-4445
Decca Eloquence rend hommage à Otto Gerdes (1920-1989) comme chef d’orchestre en reprenant l’intégralité de ses enregistrements à ce titre. Mais Otto Gerdes, c’est également une personnalité de l’histoire du disque : directeur artistique de la DGG dans les années 1960, au moment du passage à la stéréo. Il fut un étroit collaborateur d’Herbert von Karajan en étant lié à certains de ses grands enregistrements comme son intégrale des Symphonies de Beethoven (1961), mais aussi des opéras comme Siegfried, qui fut couronné par un Grammy Award en 1969. Mais Otto Gerdes était chef d’orchestre, formé auprès de l’exigeant Hermann Abendroth, il avait fait ses premiers pas au disque, en 1954, dans l’ombre de son maître quand ce dernier était en poste à la Radio de Leipzig.
Mais deux chefs d’orchestre dans la cabine d'enregistrement, c’était un de top ! Ainsi, selon une anecdote rapportée par Richard Osborne, dans sa biographie de Karajan, Otto Gerdes eut l’outrecuidance de saluer Karajan d’un “Herr Kollege”, ce qui bien évidemment ne plut pas du tout à la star de la baguette. Comment un directeur artistique, même ayant des compétences de chef d’orchestre, pouvait se prétendre l’égal du maestro suprême au point de le saluer comme un confrère ? Karajan demanda la tête de Gerdes….
Otto Gerdes ne fut jamais attaché à un poste menant une carrière de chef invité, essentiellement dans le monde germanophone. Dès lors son legs est assez disparate et concentré sur quelques grands chefs d'œuvres. Au début des années 1960, il est au pupitre du Philharmonique de Berlin pour une Symphonie n°4 de Brahms et une Symphonie n°9 de Dvořák pour DGG. Des gravures tombées dans l’oubli et jamais rééditées pour ne pas faire d’ombre à Karajan. On découvre un chef attentif, construisant des interprétations solides, portées par un orchestre fabuleux, mais un peu raides : la solidité de l’architecte se faisant au détriment de l’élan. Gerdes se concentra également sur des partitions moins connues, comme celles d’Hugo Wolf avec la Sérénade italienne, Penthesilea et des lieder au pupitre des Wiener Symphoniker et un album Wagner “rare” avec l’assez besogneuse Symphonie en Ut majeur et les ouvertures de Faust et Rienzi, cette fois avec les Bamberger Symphoniker.
Si l’on peut passer sur un album d’ouverture d’opéras avec les orchestres radio-symphoniques de Berlin et Leipzig, on peut s’attarder sur un album de concertos pour trompette de Telemann, Torelli, Mozart et Haydn avec Pierre Thibaud (1929-2004). Bien oublié également, ce musicien était l’un des grands virtuoses français de la trompette de la seconde moitié du XXe siècle. Professeur au Conservatoire de Pâris, il fut trompette solo au philharmonique d'Israël et à l’Opéra de Paris. Aussi à l’aise dans le baroque et le contemporain, il était l’un des invités réguliers de Karl Richter pour ses concerts et ses disques. Certes stylistiquement, ça a vieilli, mais on admire la qualité du son, la justesse de l’intonation et la fine musicalité de l’artiste. Cet album de concertos est une première réédition en CD.
Enfin, dernier pan de l'activité de Gerdes : le lyrique. On lui doit une excellente intégrale du Tannhäuser de Wagner (version de Dresde) portée par une superbe distribution : Birgit Nilsson, Wolfgang Windgassen, Dietrich Fischer-Dieskau, Theo Adam…enregistrée avec les forces du Deutsche Oper de Berlin, cette gravure est une belle référence. On écoutera à titre documentaire les deux albums d’extraits opéras : Othello de Verdi et Eugen Onegin de Tchaïkovski, chanté en allemand mais avec de grands chanteurs : Dietrich Fischer-Dieskau, Teresa Stratas, Wolfgang Windgassen, Fritz Wunderlich…
Dès lors, on prend ce coffret comme un bel hommage à un excellent musicien. À l’exception de l’intégrale de Tannhäuser et de l'album Wolff, rien d’autre ne peut être considéré comme une référence. Une parution attachante malgré tout, rééditée avec grand soin.
Son : 9 Notice : 9 Répertoire : 8/10 Interprétation : 8