Philippe Jaroussky, aiguillon de la jalousie dans cinq cantates de chambre
Gelosia! Alessandro Scarlatti (1660-1725) : Ombre tacite e solo. Antonio Vivaldi (1678-1741) : Cessate, omai cessate RV 684. Nicola Porpora (1686-1768) : Perdono, amate Nice S. 88b. George Frideric Handel (1685-1759) : Mi palpita il cor HWV 132c. Baldassare Galuppi (1705-1785) : La Gelosia. Artaserse. Philippe Jaroussky, conteténor. Serge Saïtta, traverso. Raùl Orellana, José Manuel Navarro, violon. Marco Massera, alto. Ruth Verona, violoncelle. Paolo Zapico, théorbe, guitare baroque. Yoko Nakamura, clavecin. Livret en anglais, français, allemand. Février 2024. 70’58’’. Erato 5054197998713
Couleurs du Baroque. Œuvres de George Frideric Handel (1685-1759), Giovanni Bononcini (1670-1747), Johann Sebastian Bach (1685-1750), Antonio Vivaldi (1678-1741), Nicolas Chédeville (1705-1782). Alexis Vassiliev, contralto. Philippe Foulon, viole, violoncelle d’amour. Olivier Dekeister, Gaétan Jarry, orgue. Emer Buckley, clavecin.Livret en français. Dates d’enregistrements non précisées ; paroles traduites en français. 50’30’’. Continuo CCC777 846
Virtuoso cantatas avec l’ensemble Artaserse (Virgin, octobre 2004), Heroes, airs d’opéra avec l’ensemble Matheus (Virgin, Juillet 2006) : voilà une vingtaine d’années, ces deux albums vivaldiens propulsaient Philippe Jaroussky sous les projecteurs de la discographie baroque, contribuant à sa starification. Depuis lors, au rythme de non moins d’une parution par an, le label Virgin/Erato ne laisse jamais patienter les fans du contreténor. On le retrouve ici dans la célèbre Cessate, omai cessate du « Prete rosso », et dans quatre autres cantates italiennes da camera, sur le thème de la jalousie.
On rattachera à cette esthétique Mi palpita il cor du jeune Haendel, écrite après son séjour romain et qui s’orne d’une flûte. Quasiment contemporaine (1716), la dolente Ombre tacite e solo d’Alessandro Scarlatti dépeint les états d’âme d’un cœur meurtri et solitaire, errant dans une nuit hostile. La notice signée du chanteur indique combien celui-ci souhaitait depuis longtemps l’enregistrer. Le tourment de l’amour trahi rôde aussi dans deux cantates, qui sont ici gravées en première mondiale.
Elles sont bien plus tardives et nous transportent vers le Classicisme à l’heure galante. En 1746, le soupçon taraude Perdono, amate Nice du maître napolitain Nicola Porpora : le protagoniste regrette ses soupçons sans parvenir à écarter le spectre de l’infidélité. Sur le même texte de Pietro Metastasio, l’élégante Gelosia de Baldassare Galuppi est l’œuvre d’un compositeur presque octogénaire, de retour à Venise après deux décennies au service de la cour de Saint-Pétersbourg. L’introduction ingénue du récitatif prélude à un langage subtil où la voix se coule sans acrobaties dans les affects en débat, dignes des soliloques de l’opéra buffa, –un genre où triompha le « Buranello ».
À ce stade de son émérite carrière, la voix du soliste n’en est plus au baptême du feu et des étincelles. Le brio de la vedette cède au rubis expérimenté, mais la suavité du souffle, l’intelligence des situations dramatiques ne lui font pas défaut. Moyennant sympathie envers une prestation qui ne briguera pas le coup d’éclat, des moyens pertinemment exploités pourront toujours séduire, dans les vocalises de Se un di m’adora, ou dans les sauts de registre allegro con brio de Giura il nocchier.
Une juste économie entre démonstration et émotion nous vaut une Cessate, omai qui ne comptera pas au rang des plus virtuoses du catalogue, malgré les contrastes de l’accompagnement par l’équipe d’Artaserse : le pizzicato/arco qui imprègne Ah, ch’infelice de larmes séchées, les gerçures d’A voi dunque riccoro, avant un trépidant Nell’orrido albergo où le zèle tout en nacre de Philippe Jaroussky saura légitimement convaincre ses affidés.

Au chapitre contreténor / contralto à l’italienne, notre Rédaction a aussi reçu cet album dont on ne sait trop qu’écrire, ou du moins comment oser le dire. « Ce récital offre au public, connaisseur ou non, l’originalité de pièces accessibles à tous par leurs qualités et leur charme –des airs connus ou rares, insolites, des découvertes interprétés par une voix et des instruments d’excellence » : voici la naïve promesse à l’intérieur du digipack, incluant des médaillons biographiques sur les artistes et un livret au service minimal, alignant trois paragraphes de généralités. Du pitch complaisant à l’expérience d’écoute, on risque toutefois la déconvenue.
Certes les œuvres choisies sont aptes à traduire la palette expressive du chanteur, écartelée entre la hargne d’un Furibondo, la calme déambulation d’un aussi Ombra mai fu extrait de Serse, –non celui de Haendel mais de Giovanni Bononcini dont nous entendons aussi la nonchalance transie d’un Tormento fiero. La partie vocale invite encore Vivaldi (deux airs tirés des cantates Perfidissimo cor! RV 674 et Pianti, sospiri RV 676) et surtout le « Caro Sassone », par cinq airs d’opéra tirés de Tamerlano, Amadigi di Gaula, Arminio, Flavio et Partenope.
C’est d’abord la réalisation qui déçoit, rapiéçant diverses sessions (studio et live) non identifiées dans la notice, concaténant des occurrences dépareillées. L’auditeur est ainsi soumis à un guingois de perspectives sonores sans cohérence, mais qui toutes se distinguent par des acoustiques ingrates, une captation précaire, et un volume abusivement élevé. Des micros qui mouchent les aigus sont autant d’étouffoirs pour les harmoniques. Escortée par un orgue asthmatique (le Dom Bedos de Sainte-Croix de Bordeaux, vraiment ?!), la pénible vocalisation de Pena tiranna inflige un supplice à l’oreille, cocasse écho des paroles : « ma douleur dans tant de malheurs ne trouve aucune paix ».
Un éprouvant apprentissage dans les plaines glacées au nord de la Russie, l’admission à l’Académie Gnessine de Moscou, l’installation en France où il donne de nombreux concerts : l’attachante trajectoire d’Alexis Vassiliev nourrit sa technique singulière dont on mesurera ici les audaces voire les vicissitudes. Un grave posé par la résonance thoracique, un bas-medium fruité, une tessiture sachant mixer les registres, une affabilité pétrie d’humilité et de sincérité vaudront indulgence. Mais un timbre hâve (ou du moins amati par les micros), une sous-dramatisation des pages de caractère, une justesse parfois gênante n’emportent aucune adhésion spontanée et limitent l’attrait de cette mignarde bonbonnière.
Jouxté par des accompagnements souvent solistes (un orgue, un archet) ou en petit comité chambriste, l’artiste est ici entouré de valeureux musiciens, appréciés de nos colonnes, dont la viole et le violoncelle de Philippe Foulon, fidèle complice. Ils nous gratifient ici de trois hétéroclites intermèdes instrumentaux, désamarrés du programme vocal : le célébrissime Prélude BWV 1007 de Bach, le Largo du Concerto RV 400, et celui de L’Hiver du même Vivaldi, revisité par Nicolas Chédeville dans ses Saisons Amusantes.
Présenté dans des atours plutôt sommaires sous son alibi de vulgarisation, on espère que sous sa façade prosaïque pareil patchwork saura trouver sa chalandise. Il abonde en tout cas la discographie somme toute ténue d’Alexis Vassiliev, dont l’album le plus notoire, loin des terres baroques, reste l’étonnant plateau de mélodies tchaïkovskiennes avec le piano de Katia Nemirovitch-Dantchenko (Calliope, 2015).
Christophe Steyne
Erato = Son : 8 – Livret : 8 – Répertoire : 8-10 – Interprétation : 8,5
Continuo = Son : 4 – Livret : 4 – Répertoire : 8-10 – Interprétation : 3 à 6,5