Antonio Pappano et le LSO, magiciens des éléments : Holst et Bax entre cosmos et Atlantique

par

Gustav Holst (1874–1934) : The Planets, Op 32 ; Sir Arnold Bax (1883–1953) Tintagel, GP 213. London Symphony Orchestra, direction : Sir Antonio Pappano. 2024. Livret en allemand, anglais et français. 69’30’’. LSO Live. LSO0904.

Alors que Sir Antonio Pappano tourne la page Royal Opera House pour embrasser celle du London Symphony Orchestra, cette parution chez LSO Live a valeur de manifeste. D’un côté, The Planets de Gustav Holst, archétype d’une modernité britannique aux fulgurances cosmiques. De l’autre, Tintagel d’Arnold Bax, poème symphonique à la fois wagnérien et insulaire, construit sur la houle de Cornouailles et les embruns d’un romantisme crépusculaire. Deux paysages, un même océan sonore, et au centre un chef d’orchestre en pleine maîtrise de ses forces.

Pappano aborde Holst non pas comme une fresque descriptive, mais comme un cycle de caractères orchestraux — presque une suite d’opéras en miniature. Mars, belliqueux sans lourdeur, dépasse l’illustratif : ici la mécanique martiale devient implacable rituel du destin. Les cuivres londoniens, acérés mais nobles, rappellent que derrière le fracas règne une architecture pensée. Avec Pappano, la guerre n’est jamais gratuite : elle est le revers de la création.

Vient ensuite la danse solaire de Vénus, la subtilité ironique de Mercure, la solennité mystique de Saturne, le triomphalisme ambigu de Jupiter (magnifiquement tenu, jamais démonstratif). On y retrouve le sens dramatique propre à Pappano : celui d’un chef qui sait ménager la respiration, les clair-obscur, les gradations émotionnelles. Le LSO suit son maître les yeux fermés ; on sent une cohésion, un « feu collectif » qu’on n’entend plus si souvent dans ce répertoire.

Et lorsque s’éteint Neptune, lentement, dans le murmure des voix féminines du Tiffin Choir, c’est tout un monde qui s’éloigne, englouti dans le silence comme une étoile mourante.

Après ce voyage intersidéral, Tintagel de Bax apparaît comme une plongée dans le romantisme anglais le plus viscéral. Pappano, passionné de textures et de flux, y sculpte une mer qui respire, parfois menaçante, parfois immobile, mais toujours habitée. L’orchestre — en particulier les cordes, fabuleuses de densité — rend cet horizon breton vivant, quasi cinématographique. Loin de la simple carte postale sonore, Pappano déploie un drame intérieur : Tintagel devient ici métaphore du désir et de la solitude, du choc entre nature et mémoire.

Ce face-à-face entre Holst et Bax, cosmos et océan, violence et lyrisme, dit aussi quelque chose du chef lui-même. Chez Pappano, le geste conserve la ferveur théâtrale qui fit sa gloire à Covent Garden, mais gagne une ampleur symphonique nouvelle, d’une noblesse presque elgarienne. On sent que le LSO a trouvé en lui un guide inspiré, capable d’embraser la tradition britannique sans la figer dans le formol du classicisme fleuri.

Écouter ce disque, c’est assister à l’ancrage d’une ère nouvelle : Antonio Pappano, l’Italien devenu chevalier de l’empire symphonique, fait du répertoire anglais une tragédie à la manière de Verdi et une méditation cosmique digne de Mahler. Les étoiles et les vagues n’ont jamais semblé si proches.

Son : 10 –Répertoire : 10 – Interprétation : 10

Bertrand Balmitgère

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