Première mondiale pour Morgiane, d’Edmond Dédé, premier opéra afro-américain

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Edmond Dédé (1827-1901) : Morgiane ou Le Sultan d’Ispahan, opéra en quatre actes. Mary Elizabeth Williams (Morgiane), Kenneth Kellogg (Kourouschah), Nicole Cabell (Amine), Joshua Conyers (Hagi Hassan), Chauncey Packer (Ali), Jonathan Woody (Beher) ; OpéraCréole Ensemble ; Opéra Lafayette Orchestra, direction Patrick Dupré Quigley. 2025. Notice en anglais. Livret en français avec traduction anglaise. 142’ 56’’. Un album de deux CD Delos DE3628. 

En l’an 2000, le label Naxos avait publié, dans sa série « American Classics » un CD consacré à des pages légères du compositeur franco-américain Edmond Dédé, jouées par le Hot Springs Music Festival, sous la direction de Richard Rosenberg. Ce disque semble être passé assez inaperçu à l’époque, malgré le fait qu’il s’agissait de mettre en valeur la musique d’un créateur au parcours particulier. Avec la parution, en première mondiale, de son opéra Morgiane, un éclairage complémentaire est apporté sur l’œuvre d’un compositeur créole méconnu dont la majeure partie de l’activité eut lieu en France.   

La vie d’Edmond Dédé vaut d’être contée. Né à la Nouvelle-Orléans dans une famille franco-haïtienne libre issue des Antilles françaises, Edmond Dédé grandit auprès d’un père, chef de fanfare, qui l’initie à la clarinette. Mais le jeune garçon choisit le violon, dans lequel il va exceller, après une formation locale. Conscient des préjugés raciaux de l’époque et de la ségrégation qui limitent son avenir, il travaille dans une fabrique de cigarettes et économise pour aller en Europe. 

Edmond Dédé arrive à Paris en 1857, où il suit, comme auditeur au Conservatoire, les cours de composition de Fromental Halévy, dont La Juive a connu le succès en 1835, et d’Adolphe Adam, dont l’opéra Si j’étais roi de 1852 a été donné à la Nouvelle-Orléans en 1856.  Mais c’est à Bordeaux qu’il va pouvoir faire carrière et trouver une vraie reconnaissance. Il y débute en 1860 comme chef assistant d’une troupe de ballets, puis dirige l’Alcazar pendant près de trente ans, et les Folies Bordelaises. Il y aborde un répertoire léger dans lequel il est apprécié. Il épouse une Française, dont il aura un fils, Édouard Dédé (1867-1919), qui sera lui aussi chef d’orchestre et compositeur de musique légère et de chansons populaires. Il tente un retour aux USA en 1893, a le malheur de perdre son violon de Crémone pendant la traversée, et se rend vite compte que la couleur de sa peau lui ferme les portes des théâtres, malgré le fait que sa Quasimodo Symphony ait été créée en 1865 dans sa ville natale, sans qu’il assiste à l’événement.  Déçu, il repart pour la France, où il mourra, à Paris. Il laisse un catalogue oublié, riche en musique orchestrale et chorale, ainsi que quelques opéras et opérettes.

Un heureux hasard va le mettre en lumière, grâce à son opéra Morgiane, qui date de 1887, mais n’a jamais été joué jusqu’à nos jours. La partition manuscrite a été découverte par un chercheur en 2008, dans des archives privées acquises huit ans auparavant par la Harvard University. Le projet de faire connaître le premier opéra composé par un musicien afro-américain a alors pris corps : la création en concert a eu lieu à la Nouvelle-Orléans (dans sa ville natale, quelle revanche posthume !) en janvier 2025, avant Washington puis New-York. Le présent album propose l’enregistrement en public donné le 9 février de l’an dernier au Concert Hall de l’Université du Maryland. Quelques photographies témoignent de l’événement.

Le livret de Morgiane, ou Le Sultan d’Ispahan est de la main de Louis Brunet, dont le nom fait surgir une question. S’agit-il de ce maire, puis député et sénateur, né à Saint-Denis de la Réunion, qui vécut de 1847 à 1905, fut engagé volontaire en 1870 lors de la guerre franco-allemande et était aussi écrivain ? C’est une hypothèse à envisager, même si la bibliographie dont on dispose à son sujet est plutôt orientée vers des ouvrages à contenu historique. L’intrigue se présente à la manière des contes des Mille et une Nuits : Morgiane, mariée à Hagi Hassan, est la mère d’Amine, promise à Ali. Mais le sultan âgé Kourouschah convoite la jeune femme et charge Beher, le chef des soldats, de l’enlever. Afin de la délivrer, Morgiane, Ali et Hagi Hassan se déguisent pour pénétrer dans le palais, mais ils sont arrêtés et menacés de mort. Le tout se termine par une révélation : le sultan ne peut épouser Amine, car elle en réalité sa fille, née de sa relation antérieure avec Morgiane, qui avait fui la cruauté du sultan. On peut voir dans ce synopsis une dénonciation d’un pouvoir injuste et de la victoire sur la force brutale., mais aussi un message de liberté.

Sans doute nourrie de son expérience des scènes bordelaises et des souvenirs des maîtres français précités, la musique d’Edmond Dédé se révèle légère, et même sautillante dès l’ouverture, d’une durée d’un peu moins de sept minutes. Toute la partition, même en ses phases un peu plus dramatiques, conservera cette atmosphère aérienne, agrémentée d’airs, parfois étendus pour les protagonistes, et d’ensembles, avec une belle place pour les chœurs, en particulier dans l’Acte II, qui se déroule à Ispahan, avec la présence de marchands. Pour les timbres orchestraux, Dédé utilise aussi des rythmes de danses venus des Caraïbes. Sans que l’on puisse qualifier de chef-d’œuvre cette intrigue persane, on lui reconnaîtra de belles couleurs instrumentales, des cuivres bien utilisés, dans un orientalisme évoqué sans excès, et un agrément vocal qui s’inspire du style romantique français, mais aussi du bel canto. 

La représentation ici gravée a été donnée en français, avec une distribution américaine. Malgré les efforts faits par chaque voix pour la prononciation, celle-ci demeure correcte sans plus, la lecture simultanée du livret, un peu bavard, est conseillée. La soprano Mary Elisabeth Williams, qui fut finaliste lors de la session de chant 2004 du Concours Reine Elisabeth et chante aux USA Puccini et Verdi, est une Morgiane convaincante, chargée du lourd secret qu’elle dévoilera avec franchise. Une autre soprano, Nicole Cabell, qui remporta le Concours de chant de Cardiff en 2005 et fut une émouvante héroïne dans l’opéra Porgy and Bess de Gershwin dans la version dirigée par John Mauceri pour Decca l’année suivante, est une Amine touchante, victime de la passion du despote, mais capable de résistance. La basse Kenneth Kellogh incarne le sultan Kourouschah avec la méchanceté que l’on attend, avant de devenir sensible lorsqu’il apprend qu’Amine est sa fille. Le chef des soldats, Beher, rôle attribué au baryton Jonathan Woody, obéit aux ordres sans rechigner. Un autre baryton, Joshua Conyers, et le ténor Chauncey Packer, se révèlent ardents dans les rôles du père et du fiancé, décidés à délivrer la jeune femme de son malheur. Cette équipe vocale est solide et défend l’opéra avec une belle conviction. 

Les chœurs, bien préparés, et l’Orchestre La Fayette, établi à Washington et spécialisé dans le répertoire baroque français (par cet ensemble, on trouve, chez Naxos, plusieurs gravures d’opéras, de Lully, Monsigny, Grétry, Félicien David…) sont menés avec vitalité par Patrick Dupré Quingley (°1977), chef né à la Nouvelle Orléans. Des applaudissements réguliers en cours de représentation attestent du plaisir pris par le public à cette découverte, qui marque la résurrection d’un compositeur remis en lumière. Il ne manque qu’une vidéo, qui n’aurait pas été inutile pour un tel projet marqué par la rareté.

Son : 8    Notice : 9    Répertoire : 8,5    Interprétation : 9

Jean Lacroix  

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